« Il a subi plus de 40 tests avant son record »
Responsable des opérations antidopage de l’Unité d’intégrité de l’athlétisme (AIU) en Afrique de l’Est, le Français Raphaël Roux, 42 ans, se penche sur le cas Sawe.
« Comment avez-vous perçu la démarche de Sabastian Sawe et de son équipe de management qui ont demandé l’an dernier à l’Unité d’intégrité de l’athlétisme (AIU) la mise en place d’une batterie de tests antidopage supplémentaires dans son suivi biologique ?
Ils sont venus vers nous proactivement, l’été dernier, en nous disant : ¨On a un athlète extraordinaire et on va essayer de passer sous les deux heures, donc ce qu’on aimerait, c’est que Sabastian ait un traitement spécial et supplémentaire au niveau antidopage pour qu’il n’y ait pas de soupçons sur sa performance.¨ Je parle énormément avec son agent (américain) Eric Lilot, qui a fait les démarches avec Adidas (l’équipementier de l’athlète), les organisateurs de marathons et son groupe d’entraînement à Kapsabet (auquel appartient Sabastian Sawe, au sud-est d’Eldoret).
On a poursuivi ce programme pour le marathon de Londres (où le Kényan de 31 ans a battu le record du monde, le 26 avril, en 1 h 59’30 »), ce qui a permis de tempérer les doutes sur cette performance. Sawe a subi plus de quarante tests entre juillet 2025 et son record du monde à Londres. L’idée générale, c’est d’analyser tous ses échantillons sur tous les produits détectables possibles. Et ces échantillons seront conservés pendant dix ans, pour pouvoir éventuellement les réanalyser si les laboratoires font des avancées majeures sur de nouvelles substances.
Quel degré de confiance accordez-vous à cette démarche apparente de transparence ?
La base de mon travail, c’est d’être suspicieux et de n’avoir confiance en personne. Donc, quand Sawe vient te voir en te disant : ¨Je veux même que tu me testes tous les jours, si tu peux¨, ça te laisse une porte ouverte pour te dire : soit il ne se dope pas, soit il est super confiant…
Quelle est l’attitude globale de l’entourage des athlètes kényans vis-à-vis de la lutte antidopage ?
Il y a ceux qui nous aident et combattent le fléau, qui ne sont pas si nombreux, il y en a beaucoup qui s’en moquent et il y en a une petite poignée qui ne nous aide pas ou, pire, encourage le dopage. Athletics Kenya (AK, la Fédération kényane d’athlétisme) a enregistré environ 150 camps d’entraînement dans le pays sachant que certains ne sont pas répertoriés officiellement. À l’AIU, on prend le sommet de la pyramide et on a des équipementiers qui travaillent avec nous pour prendre un minimum de risques. Donc, on assure une présence sur le terrain, je me tiens au courant de tout ce qui se passe, je parle aux coaches, j’observe les athlètes… En aidant aussi la Fédération et l’ADAK (l’Agence antidopage kényane).
Comment observez-vous l’action des instances locales face au fléau du dopage, alors que le pays compte près de 150 athlètes suspendus depuis 2017 et la création de l’AIU ?
Cela fait trois ans que le gouvernement kényan a investi dans l’antidopage. Ils ont décidé de prendre les devants car tout cela faisait mauvaise presse, il fallait cette pression gouvernementale. Plusieurs groupes de travail ont été mis en place, comme le groupe médical, qui a débuté cette année. Il a mis beaucoup de temps à se lancer car ces médecins ont une activité extérieure ; ils ne sont à 100 % chez Athletics Kenya. Le problème, c’est qu’il y a un tel panel de situations complètement différentes… Cela va de l’étudiant qui a pris un médicament prohibé juste avant une course jusqu’à l’athlète de très haut niveau qui prend de l’EPO depuis plusieurs années… Pour eux, la question principale, c’est : de combien d’argent est-ce que je dispose au moment de ma suspension ?
Quelles sont les trajectoires de ces athlètes suspendus ?
Pour certains, les managers et les coaches coupent complètement les ponts, les problèmes financiers arrivent rapidement et ils se retrouvent livrés à eux-mêmes. C’est là qu’on peut rencontrer les soucis d’alcool, de drogue ou de dépression. C’est un engrenage, ils finissent dans leur village d’origine et on n’entend plus parler d’eux. D’autres ont fait des investissements qui leur permettent de subsister le temps de leur suspension.
Il y en a aussi qui partent aux États-Unis, en disposant d’un réseau organisé d’intermédiaires. Ils obtiennent un visa, vendent tout ce qu’ils ont et démarrent une nouvelle vie là-bas, en s’insérant dans le système NCAA (universitaire), très concurrentiel mais trop insuffisant en matière d’antidopage. Si l’athlète suspendu pour dopage ne court pas, il peut se transformer en agent et aider une université à recruter un athlète kényan, homme ou femme.
Mais d’autres athlètes suspendus ont quand même pu s’aligner sur des courses NCAA en profitant d’une faille dans le suivi des sanctions. Et peu importe d’où ils venaient et comment ils étaient arrivés. Ils permettaient à leur université de gagner des courses. Mais des efforts ont été faits par les institutions kényanes auprès des universités américaines pour réduire ce risque. » A. Tr., à Eldoret (Kenya)