Les stratégies d’autonomisation des femmes en milieu rural se sont longtemps construites autour d’un même postulat : former, financer, accompagner, puis mesurer les résultats à l’aune des revenus générés ou des activités créées. Une approche qui a permis des avancées réelles, mais qui tend parfois à réduire l’émancipation à sa seule dimension économique. La conférence nationale «Femmes leaders au Maroc: du terrain à la décision publique», organisée à Rabat par CARE Maroc avec le soutien de l’Agence française de développement (AFD), du gouvernement du Canada et du ministère du Tourisme, de l’Artisanat et de l’Économie sociale et solidaire, a précisément permis de dépasser cette lecture.

Réunie autour du bilan du programme «Autonomisation des femmes à travers l’entrepreneuriat durable» (AFEDFPE), elle a mis en lumière une réalité souvent absente des tableaux de bord : ce que les femmes produisent comme savoirs, comme solutions et comme capacité d’initiative lorsqu’elles disposent des moyens d’agir. Les chiffres du programme sont éloquents. Plus de 3.300 femmes et jeunes filles mobilisées, 176 Associations villageoises d’épargne et de crédit (AVEC) créées, plus de 10 millions de dirhams d’épargne cumulée, 824 activités génératrices de revenus développées et quarante coopératives accompagnées. Mais au fil des témoignages, ces indicateurs ont fini par apparaître moins comme une finalité que comme le point de départ d’une dynamique plus profonde.

«Les femmes nous ont appris que l’autonomie économique n’était qu’une première étape», ont relevé les responsables du programme. Car les changements observés ne se mesurent pas uniquement à l’aune des revenus générés ou des activités créées. Ils se lisent aussi dans l’accumulation progressive d’un savoir pratique, d’une connaissance fine des réalités locales et d’une capacité à formuler des réponses à partir de l’expérience vécue.

Au fil du programme, les bénéficiaires ne se sont pas seulement appropriés des outils économiques; ils ont également construit une expertise du terrain dont les institutions elles-mêmes gagneraient à s’inspirer. Les témoignages des coopératrices et des entrepreneures ont ainsi révélé des trajectoires qui dépassent largement les objectifs initiaux du programme. À travers leurs expériences se dessine une compréhension concrète des obstacles auxquels les femmes restent confrontées, mais aussi des solutions qu’elles élaborent au quotidien pour les surmonter. Une expérience accumulée au fil des années, qui constitue aujourd’hui un capital de connaissances précieux, encore insuffisamment mobilisé dans la conception des politiques publiques.

Des bénéficiaires aux détentrices de solutions

Au-delà des résultats économiques, la conférence a mis en lumière une autre richesse produite par le programme : la constitution progressive de réseaux, de compétences et de formes d’organisation collective capables de perdurer au-delà des dispositifs d’accompagnement eux-mêmes. Car si l’accès au financement demeure un levier essentiel, il ne suffit pas à expliquer les dynamiques observées sur le terrain. Les AVEC, présentées comme l’un des piliers du programme, en offrent une illustration révélatrice. Bien plus que de simples mécanismes financiers, elles ont progressivement constitué des espaces de socialisation économique où s’échangent expériences, savoir-faire et solutions pratiques. Les participantes y apprennent non seulement à gérer une activité ou à mobiliser des ressources, mais également à construire des

projets collectifs, à développer des relations de confiance et à renforcer leur capacité d’organisation. Cette dimension a été largement soulignée par les partenaires du programme. Pour Catherine Bonneau, directrice de l’AFD au Maroc, l’enjeu dépasse largement la seule question de l’inclusion économique. «Accompagner les femmes ne relève pas de la solidarité. C’est un investissement durable. Investir dans les femmes est aujourd’hui reconnu comme l’un des moyens les plus efficaces de lutter contre la pauvreté, de renforcer la cohésion sociale et d’accélérer le développement durable», a-t-elle rappelé. Même lecture du côté canadien. Sandra McCardell, chargée d’affaires de l’Ambassade du Canada au Maroc et en Mauritanie, a insisté sur la nécessité de reconnaître les femmes comme des partenaires à part entière des dynamiques de développement. «Les femmes ne doivent pas être seulement bénéficiaires. Elles doivent être partenaires de la conception, de la mise en œuvre et de l’évaluation des politiques qui les concernent», a-t-elle affirmé. À travers ces interventions, une même conviction s’est dégagée : la véritable portée de l’autonomisation ne réside pas uniquement dans les revenus qu’elle génère, mais dans les capacités collectives qu’elle permet de construire. Réseaux d’entraide, compétences partagées, confiance mutuelle et pouvoir d’initiative constituent autant d’actifs immatériels dont les effets dépassent largement le cadre des projets qui les ont fait émerger. Le long chemin vers la reconnaissance institutionnelle Au fil des échanges, une interrogation a progressivement émergé : les politiques publiques peuvent-elles encore être pensées exclusivement depuis les centres de décision alors qu’une partie de l’expertise nécessaire à leur réussite se construit déjà sur le terrain ? Le dernier panel de la conférence a précisément déplacé le débat vers cette question. Plus qu’une réflexion sur la participation des femmes, les discussions ont porté sur la manière dont les institutions peuvent mieux capter, comprendre et intégrer les expériences produites au sein des territoires. Pour Imane Lakchiri, cheffe de Service de la Gestion des connaissances à la direction du Budget (ministère de l’Économie et des Finances) et membre du Centre d’excellence pour la budgétisation sensible au genre, cette évolution constitue l’un des principaux défis des politiques publiques contemporaines. «Le terrain produit une expertise qu’il faut savoir écouter et intégrer dans les mécanismes de décision», a-telle rappelé. Derrière cette affirmation, se dessine une transformation plus profonde de l’action publique elle-même. Les bénéficiaires d’un programme ne sont plus seulement considérés comme des destinataires d’interventions conçues ailleurs. Ils deviennent également des producteurs d’informations, d’expériences et de connaissances susceptibles d’améliorer la pertinence des politiques qui leur sont destinées. Cette question de l’effectivité des politiques publiques a également été au cœur de l’intervention de Karima Mkika, membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE). Si les avancées institutionnelles et normatives réalisées au cours des dernières années sont largement reconnues, leur impact demeure inégalement perceptible selon les territoires, les profils sociaux ou les conditions d’accès aux ressources. «Nous disposons aujourd’hui d’un cadre normatif important, mais le défi reste celui de la traduction concrète de ces acquis dans la vie quotidienne des femmes», a-t-elle observé. Une remarque qui renvoie à une problématique récurrente des politiques de développement : celle de l’écart entre l’ambition des dispositifs et leur appropriation effective par les populations concernées. Pour Omayma Achour, membre du réseau Forum des femmes marocaines et professeure universitaire, cette réflexion impose également de revoir le regard porté sur les femmes rurales elles-mêmes. Longtemps appréhendées sous l’angle de leurs vulnérabilités, elles apparaissent aujourd’hui comme des actrices capables de produire des réponses adaptées aux réalités locales. «Les femmes rurales ne sont pas seulement porteuses de besoins. Elles sont aussi porteuses de solutions, d’initiatives et d’innovations», a-t-elle souligné. Avant d’ajouter : «Les besoins existent dans les territoires, mais les solutions y existent également». Au-delà du programme AFEDFPE, les échanges ont ainsi mis en lumière un enjeu plus large: celui de la circulation des savoirs entre les territoires et les institutions. Car le défi n’est plus seulement de soutenir l’autonomisation économique des femmes, mais de reconnaître la valeur des connaissances qu’elles produisent et leur capacité à enrichir l’action publique. À travers cette réflexion, la conférence a finalement esquissé une autre définition du développement. Non plus un processus conçu exclusivement d’en haut puis déployé sur le terrain, mais une construction collective où les expériences locales, les initiatives citoyennes et les politiques publiques se nourrissent mutuellement.