(Agence Ecofin) – Confrontée à une forte pression démographique qui voit près d’un million de jeunes arriver chaque année sur le marché du travail, la Tanzanie peine encore à adapter son système de formation aux besoins de son économie, malgré la multiplication des plans de développement.

La semaine dernière à Dodoma, la présidente Samia Suluhu Hassan (photo) a officiellement lancé la phase opérationnelle de la Vision nationale de développement 2050 (Dira 2050). Ce nouveau cadre stratégique, dont la mise en œuvre débute le 1er juillet 2026, succède à la Vision 2025, mise en œuvre pendant un quart de siècle. Celle-ci visait à transformer la Tanzanie en un pays à revenu intermédiaire doté d’une main-d’œuvre qualifiée et compétitive. Vingt-cinq ans plus tard, les données officielles révèlent un bilan contrasté.

Les progrès enregistrés en matière de qualification de la main-d’œuvre restent limités. Au lancement du premier Plan quinquennal de développement (FYDP I) en 2011, seuls 3 % des actifs tanzaniens étaient considérés comme hautement qualifiés, contre 84 % classés dans la catégorie des travailleurs peu qualifiés. Quinze ans plus tard, cette proportion n’a progressé que marginalement, atteignant 3,2 % en 2026, selon le ministre d’État chargé du Développement de la jeunesse, Joël Nanauka. À titre de comparaison, les économies à revenu intermédiaire comptent en moyenne 12 % de travailleurs hautement qualifiés, ce qui souligne l’ampleur du retard de la Tanzanie.

En 2011, le marché du travail était alors sous forte tension. Près de 700 000 jeunes y entraient chaque année. Le secteur public n’absorbait que 40 000 à 50 000 travailleurs par an. Le taux de chômage global atteignait 14,9 %. Les 15-35 ans représentaient près de 60 % des sans-emploi. Le sous-emploi rural aggravait la situation. L’agriculture saisonnière laissait des milliers de jeunes sans activité productive durant les saisons sèches. Pour y répondre, les autorités ont enchaîné différentes stratégies sur quinze ans.

Des investissements importants, un impact mitigé

Le FYDP I (2011-2016) a renforcé la formation professionnelle et relancé le Service national. Le FYDP II a accentué l’adéquation entre curricula et besoins du marché. Il ciblait des secteurs porteurs comme le pétrole, les mines, les TIC et l’agrobusiness. Une Stratégie nationale de développement des compétences a été élaborée. Elle a aligné les formations sur la demande et renforcé les systèmes d’information sur l’emploi. Le FYDP III a misé sur les start-up, le numérique et l’alternance.

Ces dispositifs ont porté des fruits. Environ 42 407 jeunes ont reçu chaque année une formation pratique tandis que 28 390 d’entre eux ont bénéficié d’un appui en entrepreneuriat. Le pays a construit 25 centres professionnels de district et réhabilité 54 collèges de développement populaire. Plus de 540 institutions techniques sont enregistrées auprès du Conseil national pour l’enseignement technique. La Tanzanie compte 603 établissements de formation professionnelle, parmi lesquels 28 relèvent de l’Autorité nationale de formation professionnelle (VETA).

Entre 2016 et 2019, les grands chantiers d’infrastructure ont créé près de 1,17 million d’emplois, d’après le gouvernement. La construction du chemin de fer à écartement standard (SGR) en a fourni une large part. Les investissements routiers y ont également contribué. De même, 487 centres de santé et 1 143 projets d’adduction d’eau ont été construits sur cette période. Ces réalisations ont modernisé le tissu économique national. Elles n’ont pourtant pas suffi à élever le niveau de qualification de la main-d’œuvre, la majorité des emplois créés relevant de catégories peu ou moyennement qualifiées.

Un marché du travail qui résiste à la transformation

Le taux de chômage des 15-35 ans s’établit à 12,2 % en 2026, les femmes étant les plus exposées. C’est ce qu’indique le ministre Nanauka dans sa présentation budgétaire 2026-2027. En 2024, la Banque mondiale estimait que 12,8 % des jeunes tanzaniens de 15 à 24 ans ne sont ni en emploi ni en études. Ce groupe constitue un signal d’alarme. Le déficit de qualification reste le nœud du problème. En vingt-cinq ans, le taux de travailleurs hautement qualifiés n’a progressé que de 0,2 point.

Pour corriger ces déséquilibres, un Bureau de la présidence chargé du développement de la jeunesse a été créé en 2026. En février dernier, un fonds de 200 milliards de shillings tanzaniens, soit plus de 76 millions de dollars, a été mobilisé. Ce financement vise l’autonomisation économique des jeunes avec des prêts consentis à un faible taux d’intérêt, selon les autorités. Les projets agricoles bénéficient d’un délai de grâce allant jusqu’à huit mois. Le programme « Construire un meilleur avenir (BBT) » entend faire émerger une nouvelle génération d’agriculteurs commerciaux. Il leur garantit l’accès au foncier, aux intrants et aux marchés.

La Dira 2050 s’ouvre alors que la Banque mondiale finance un nouveau programme en Tanzanie. Baptisé Programme pour l’emploi et les compétences productives II (ESPJ-II), il mobilise 300 millions de dollars américains et s’appuie sur la Stratégie nationale des compétences II, couvrant 2026 à 2036. Sa réussite dépendra toutefois moins du volume des emplois créés que de leur qualité.

Félicien Houindo Lokossou

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