« Ghost Elephants » de Werner Herzog. BLUE NOTE FILMS
Pour aller plus loin
Immuable, le style de Werner Herzog a ceci de rafraîchissant qu’il se coule dans tous types de formats, vampirise des images filmées par d’autres avec un naturel déconcertant. « Ghost Elephants », documentaire qui accompagne la quête quasi mystique d’un spécialiste des pachydermes aux confins d’un territoire impénétrable de l’Angola, en est une nouvelle preuve. Dès l’ouverture, qui contient tous les fétiches esthétiques du cinéaste légendaire d’« Aguirre » (portraits en contre-plongée des principaux acteurs de la mission, voix off lancinante d’Herzog lui-même, reconnaissable entre toutes, brouillage volontaire entre mirage et réalité), le film enchâsse obsessions d’auteur et conventions télévisuelles, atteignant un degré d’ambiguïté – voire de roublardise – fascinant : impossible de déterminer avec exactitude s’il se contente d’honorer une commande de National Geographic (qui finance l’aventure scientifique), ou s’il en adopte l’apparence pour mieux la détourner à des fins plus personnelles.
Quoi qu’il en soit, « Ghost Elephants » parvient à dessiner les contours d’un terrain de jeu suffisamment vierge pour raviver la flamme d’un récit d’exploration à la Melville, cité ouvertement ici, petit miracle spatiotemporel presque insensé à une époque où chaque mètre carré de la planète semble défriché. Soit les hauts plateaux d’une région d’Afrique dépeuplée (car difficilement accessible), eldorado circonscrit en une poignée d’images fabuleuses, où vivrait un troupeau d’une espèce d’éléphants non répertoriés, possibles héritiers du spécimen le plus imposant jamais identifié au début des années 1950.
Du gâteau pour Herzog, baroudeur romantique mais éprouvé, jamais rassasié de détails qui racontent l’âpreté du voyage comme sa portée mythologique. On le sent d’ailleurs plus intéressé par les pisteurs khoisans, qui miment les gestes des éléphants tels des profilers ancestraux de la savane, que par le leader blanc de l’expédition, trop lisse, trop rationnel pour se hisser au niveau du cortège d’Icare, dévoré par la mégalomanie chère au cinéaste. Qu’importe : l’aventure est assez belle et son dénouement suffisamment habile pour qu’on demeure transporté jusqu’au bout.