Au cours de la dernière décennie, l’Union européenne s’est fortement engagée dans la lutte contre la faim en Afrique subsaharienne, mais le bilan de cette stratégie apparaît contrasté. C’est ce que révèle un rapport publié le 19 novembre par la Cour des comptes européenne (ECA).
Le document analyse l’efficacité des fonds mobilisés par le bloc en s’appuyant sur un échantillon de projets menés en Éthiopie, au Kenya et en Zambie, sur des contrôles documentaires effectués au Tchad, au Niger et au Soudan du Sud, ainsi que sur des entretiens et une revue documentaire.
Selon le rapport, les pays au sud du Sahara ont reçu 11 milliards d’euros d’aide européenne pour lutter contre la faim entre 2014 et 2024, soit près de 48% des financements totaux alloués sur la période, soit 23,2 milliards d’euros.
Des faiblesses remarquées
Si ce montant reflète l’engagement de l’UE envers une région particulièrement touchée par l’insécurité alimentaire — avec l’Asie —, les auteurs soulignent toutefois de nombreuses faiblesses, notamment dans la méthodologie employée.
Ils notent que l’Union européenne n’avait pas défini de cadre clair permettant d’adapter les réponses selon la nature des crises, ni établi de directives pour évaluer le rapport coût/efficacité des projets. À cela s’ajoutent un manque de documentation sur les coûts annoncés, l’absence de comparaisons financières entre les initiatives et la rareté d’analyses détaillées des budgets.
Le rapport souligne également le manque d’implication des communautés locales dans la conception des projets, la durée trop courte de nombreux programmes — qui compromet la durabilité des résultats —, ainsi que le manque de flexibilité des interventions dans des contextes instables marqués par des conflits ou des perturbations climatiques.
Au-delà de la conception et du déploiement, l’ECA pointe aussi des insuffisances dans les mécanismes de suivi.
« Pour diverses raisons, telles que des contraintes en matière de sécurité ou de ressources, les délégations de l’UE ont effectué peu de visites sur place. Elles se sont fiées aux rapports d’avancement des partenaires chargés de la mise en œuvre sans procéder à des vérifications croisées, ce qui explique que les résultats communiqués ne correspondaient pas aux résultats réels », déplore la Cour.
Par ailleurs, le rapport souligne que les interventions européennes n’ont pas suffisamment mis l’accent sur l’accès aux marchés et aux financements pour les producteurs.
« La plupart des projets n’ont pas porté sur les liens cruciaux avec les marchés, notamment ceux permettant aux agriculteurs de vendre leurs récoltes ou d’accéder à des services financiers. Par conséquent, la capacité des bénéficiaires à tirer pleinement parti du potentiel de leurs projets a été limitée, et la durabilité et l’impact des projets s’en sont trouvés amoindris », indiquent les auteurs.
Repenser les interventions en privilégiant l’impact et la durabilité
Face à ce constat et à la situation nutritionnelle toujours préoccupante en Afrique subsaharienne, l’ECA appelle à une réorientation des pratiques. L’organisation estime que l’UE doit désormais cibler des projets capables de produire des résultats durables et mesurables.
Elle recommande notamment d’améliorer le ciblage et de renforcer la transparence dans les critères utilisés pour identifier les pays et les régions prioritaires.
Les auteurs du rapport préconisent également de consolider le cadre de suivi et de reporting de la Commission, et d’établir un lien plus solide « entre la conception des projets et les causes structurelles profondes de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition ».
Ils plaident pour une « typologie flexible concernant les réponses à apporter en fonction des contextes de crise, complétée par des orientations sur la manière d’évaluer le rapport coût/efficacité des projets ».
Ce rapport sur l’action de l’UE contre la faim en Afrique subsaharienne intervient dans un contexte international marqué par une baisse de l’aide publique au développement. Selon des prévisions de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), publiées en juillet dernier, les pays d’Afrique subsaharienne pourraient voir leur financement reculer de 16 à 28% en 2025, atteignant alors son plus bas niveau depuis le milieu des années 2000.
Dans ce contexte, les pays de la région ont d’autant plus besoin d’interventions efficaces, durables et ancrées dans le long terme, dépassant la seule réponse d’urgence et renforçant la résilience des populations face aux chocs — perturbations climatiques, conflits ou inflation — qui restent les principales causes de l’insécurité alimentaire.