[Article déjà publié le 17 août
2025]

Depuis deux ans, le paysage stratégique mondial est bouleversé
par le retour d’un conflit de haute intensité aux portes de
l’Europe. Les États, confrontés à une demande militaire inédite,
redéfinissent leurs priorités industrielles. Les lignes de
production s’étendent, de nouvelles usines voient le jour et les
investissements atteignent des niveaux jamais observés depuis la
fin de la Guerre froide. Dans ce contexte, l’armement en Europe
entre dans une phase d’expansion qui dépasse le simple rattrapage
et s’oriente vers une capacité de production durable, pensée pour
résister à l’épreuve du temps et aux incertitudes
géopolitiques.

Des millions de mètres carrés pour réarmer le continent

Les satellites Sentinel-1 de l’Agence spatiale européenne ont
révélé une dynamique de construction sans précédent. Un tiers des
150 sites européens liés à la production d’armes et de munitions
surveillés par le Financial Times montrent des
signes clairs d’expansion. Au total, plus de 7 millions de mètres
carrés sont déjà concernés. Cela équivaut à mille terrains de
football. Ce mouvement traduit une accélération sans précédent du
rythme industriel, avec une progression trois fois plus rapide que
celle observée en temps de paix.

L’un des moteurs de ce changement est le programme ASAP (Act in
Support of Ammunition Production), financé à hauteur de 500
millions d’euros par l’Union européenne. À lui seul, il concerne 88
sites, dont 20 en pleine transformation avec de nouvelles usines,
routes ou équipements lourds. En complément, une nouvelle enveloppe
de 1,5 milliard d’euros est à l’étude à Bruxelles, pour élargir ce
soutien à d’autres domaines comme les missiles longue portée, les

drones
et les systèmes de défense aérienne.

Rheinmetall, BAE, MBDA : qui tire les ficelles de l’armement en
Europe

La réactivation de l’appareil militaro-industriel européen
repose sur quelques acteurs clés. À Várpalota, en Hongrie,
Rheinmetall et la holding d’État N7 ont inauguré une gigantesque
usine de munitions, sur un site qui atteindra bientôt 120 hectares.
Cette infrastructure produira dès 2026 des obus de 30 mm pour

le blindé
KF41 Lynx, mais aussi des projectiles de 155 mm et de
120 mm destinés aux Leopard 2 et Panther KF51. Rheinmetall prévoit
à terme une production annuelle de 1,1 million d’obus de 155 mm,
contre 70 000 seulement en 2022, comme l’indique son communiqué officiel.

De son côté, MBDA, basé à Schrobenhausen en Allemagne, s’est vu
attribuer un contrat de 5,6 milliards de dollars par l’OTAN pour
produire jusqu’à 1 000 missiles Patriot GEM-T sur le sol européen.
Cette usine, également soutenue par ASAP, a déjà enregistré près de
94 000 m² de travaux depuis 2022. En
Norvège
, la société Kongsberg a ouvert une nouvelle unité en
juin 2024, grâce à un financement de 62 millions de dollars. Elle
annonce désormais une capacité de production de
missiles
multipliée de façon exponentielle.

Le Royaume-Uni n’est pas en reste. BAE Systems a investi plus de
150 millions de livres dans ses installations depuis 2022. À
Glascoed, au sud du Pays de Galles, l’entreprise inaugure une
nouvelle ligne de remplissage d’explosifs, qui permettra de
multiplier par seize la cadence de production des obus de 155 mm. À
travers l’Europe, ces projets redessinent discrètement le paysage
industriel du XXIe siècle.

Défis techniques, stocks réels et
ambitions à long terme

Malgré cette frénésie constructive, les responsables industriels
et militaires européens s’accordent à reconnaître un décalage entre
capacité théorique et production réelle. Fabian Hoffmann, chercheur
à l’université d’Oslo, avertit que l’Europe reste très dépendante
de goulets d’étranglement critiques. Les industriels peinent encore
à fabriquer suffisamment de moteurs à réaction miniatures et à
produire des explosifs comme le RDX pour répondre à la demande
croissante. Rheinmetall partage d’ailleurs ce constat et développe
actuellement, avec N7 Holding, une usine d’explosifs directement
sur le site de Várpalota.

Les tensions sur les chaînes d’approvisionnement, notamment en
nitrocellulose et en nitroglycérine, freinent également l’autonomie
stratégique. Pour y remédier, BAE Systems mise sur de nouvelles
technologies d’explosifs de synthèse à bas coût et plus sûrs, grâce
à des procédés en flux continu. Ces innovations visent à limiter la
dépendance aux matières premières sensibles tout en réduisant les
risques en usine, comme le souligne le département développement de
l’entreprise.

L’objectif est désormais bien établi. L’Europe veut redevenir un
acteur autonome, capable de soutenir l’effort de
guerre en Ukraine
. Elle vise aussi à renforcer sa propre
stratégie de dissuasion. Pourtant, la vraie question reste celle de
la durée. En effet, une fois l’élan initial passé, tout dépendra de
la cohérence politique des États membres. De plus, seule une
volonté collective durable permettra de maintenir les
investissements et de rentabiliser l’outil industriel de
défense.