Avant de devenir la capitale mythologique de l’Ulster, le site
de Navan Fort abritait déjà, mille ans plus tôt, un centre de
pouvoir considérable. James O’Driscoll, de l’université de Glasgow,
et Patrick Gleeson, de l’université Queen’s de Belfast, publient
dans la revue Antiquity une étude qui
bouleverse la lecture de ce paysage nord-irlandais. Leur travail se
concentre sur Haughey’s Fort, une enceinte fortifiée construite
vers 1200 avant J.-C. Soit plusieurs siècles avant l’apparition du
célèbre Navan Fort à l’âge du Fer. Grâce à une combinaison de
lidar, de prospections géophysiques, de fouilles ciblées et de
réexamen d’archives, les chercheurs montrent que ce site associait
habitat dense, artisanat spécialisé et pratiques rituelles à une
échelle jamais documentée pour cette période en Europe occidentale.
Les auteurs restent toutefois prudents. Ces résultats ouvrent un
nouveau cadre d’interprétation plutôt qu’ils ne clôturent le
débat.
Un habitat dense associé à des bâtiments monumentaux
Les relevés géophysiques ont mis au jour les traces de 204
structures possibles, très probablement des bâtiments circulaires
en bois, concentrées à l’intérieur de l’enceinte principale. La
plupart mesurent entre 7 et 9 mètres de diamètre, une taille
cohérente avec les habitations domestiques connues pour l’âge du
Bronze irlandais. Trois constructions se distinguent nettement par
leur ampleur, avec des diamètres de 22, 23 et jusqu’à 30 mètres.
Selon les auteurs, leur taille les rend peu compatibles avec un
usage domestique ou artisanal. Ils pourraient alors avoir servi de
bâtiments rituels ou communautaires, destinés à des rassemblements
collectifs.
Les fouilles antérieures, menées dans les années 1980 et 1990,
avaient déjà révélé des fosses contenant du grain carbonisé, de la
céramique, des fragments de bronze et d’or. Mais aussi des déchets
de fonte témoignant d’une activité de fabrication. Des objets
importés, dont un anneau de cou de style ibérique et des pièces
originaires d’Europe centrale, indiquent que les habitants de ce
centre entretenaient des réseaux d’échange sur de longues
distances.
Une avenue cérémonielle reliant l’enceinte à un bassin
rituel
L’étude documente aussi un ensemble monumental plus vaste autour
de Haughey’s Fort. À quelques centaines de mètres se trouve le
King’s Stables, un bassin artificiel de 25 mètres de diamètre,
creusé de plusieurs mètres jusqu’à la nappe phréatique. Les
fouilles y ont livré des moules de façonnage pour des épées, des
restes animaux partiellement articulés et un fragment de crâne
humain. Autant d’éléments suggérant une fonction rituelle. Les
nouvelles datations obtenues par l’équipe confirment que ce bassin
a fonctionné en même temps que la forteresse. Une avenue bordée de
palissades, longue de 87 mètres, reliait physiquement l’entrée de
Haughey’s Fort au bassin. Cela laisse supposer l’existence de
processions formelles entre les deux lieux. Autour de l’ensemble,
les chercheurs ont réinterprété les Creeveroe Earthworks,
auparavant considérés comme une simple limite cérémonielle. Il
s’agit en réalité d’une vaste enceinte extérieure de 109 hectares,
plaçant Haughey’s Fort parmi les plus grands monuments connus
d’Irlande et de Grande-Bretagne.
Vers une révision des origines de
l’urbanisation en Europe
Ces résultats invitent à repenser la chronologie de
l’urbanisation en Europe tempérée. Les débats sur l’émergence des
premières formes de centralisation situaient jusqu’ici ce phénomène
plutôt au premier millénaire avant notre ère. Notamment avec
l’apparition des « princely seats » en Europe centrale. Ces «
sièges princiers » désignent des sites fortifiés d’Europe centrale
liés à des élites, datés du VIe siècle avant notre ère. James
O’Driscoll estime que Haughey’s Fort figure parmi
les exemples les plus nets d’un centre proto-urbain, montrant que
des établissements organisés à grande échelle prenaient déjà forme
il y a environ 3 000 ans. Les auteurs précisent cependant que la
contemporanéité exacte des 204 structures reste difficile à établir
sans fouilles extensives supplémentaires.
Cette relecture s’inscrit dans un débat plus large sur la nature
du pouvoir à l’âge du Bronze. D’autres sites, comme Corrstown dans
le comté de Derry ou Spinans Hill 2 dans le Wicklow, montrent
également des formes d’habitat groupé inhabituelles pour cette
période, tout comme certains sites du nord de la France. Les
auteurs proposent une lecture souple de l’autorité à Haughey’s
Fort. Production artisanale, rituel et pouvoir résidentiel semblent
s’être partagé l’influence plutôt que de dépendre d’une élite
unique. Cette hypothèse reste à confronter à de nouvelles données
archéologiques ailleurs en Europe tempérée.
Source : James O’Driscoll et al., “Haughey’s Fort: a major complex of
power, production and ritual in Late Bronze Age
Europe”. Antiquity (2026).