Agriculture saharienne en Algérie, le consensus se fissure
Djamel BELAID 5 juillet 2026
Face à une récolte exceptionnelle en Algérie, la logistique s’avère défaillante notamment au nord du pays. Des agriculteurs se plaignent de l’insuffisance de moyens matériels qui restent mobilisés au sud alors qu’au nord des orages entraînent des pertes dans les champs non encore récoltés. En filigrane, c’est la priorité donnée à l’agriculture saharienne qui est critiquée. Pour la première fois le consensus autour de la culture du blé au sud se fissure.
Des moissons sous la pluie
Alors que la moisson en cours indique qu’on se dirige vers une récolte record, de nombreux témoignages d’agriculteurs situés notamment au nord du pays font état d’un manque de moissonneuses-batteuses et d’une logistique défaillante.
La situation est d’autant plus délicate que fin juin de violents orages ont provoqué des dégâts dans les champs de blé. A Batna et Tiaret, des agriculteurs publient sur les réseaux sociaux des images montrant de nombreux épis au sol. A Tiaret, sur certains couloirs les orages auraient été particulièrement violents. A Tébessa, des quartiers entiers de la ville ont été inondés sous 50 cm d’eau et à Djelfa des moutons ont été retrouvés morts après qu’ils aient été emportés par les eaux. Début juillet, les pluies se poursuivaient.
A Tiaret, ces pertes de blé sont d’autant plus préjudiciables que ces dernières années l’ouest du pays a connu plusieurs sécheresses. Des agriculteurs ont alors bénéficié du report des remboursement des prêts consentis par la banque agricole BADR et comptaient sur la récolte 2026 pour redresser leur situation financière.
Des professionnels montent aux créneaux
Lors d’une visite sur le terrain mise en ligne sur les réseaux sociaux, le délégué de l’Union nationale des paysans algériens (UNPA) au niveau de la wilaya de Tiaret s’est exprimé en des termes inhabituels dans la mesure où il s’agit du syndicat maison. Il a remis en cause les chiffres concernant l’état des engins de récolte disponible indiquant que de fausses informations avaient été transmises au ministère. Il s’appuie également sur les interventions d’un député contestant la disponibilité réelle du matériel de récolte. Il n’a pas manqué d’ajouter que lorsqu’il s’exprime ainsi il lui est la remarque comme quoi il créerait de « l’agitation ».
La violence du discours du délégué de l’UNPA n’est pas nouvelle. Mais, elle amène à se demander s’il elle est liée à une réelle volonté de souligner des carences ou si elle est liée à un agenda politique dans une période marquée par des élections législatives.
Chose particulièrement inhabituelle, le Conseil national interprofessionnel de la filière céréales a également émis des critiques sur l’organisation de la moisson en cours.
Il y a quelques semaines, son représentant avait déjà suggéré qu’au sud les investisseurs puissent stocker provisoirement la récolte dans leurs hangars afin de fluidifier le ballet des camions entre les champs et les centres de collecte des Coopératives des céréales et de légumes secs (CCLS). Des « coopératives » qui n’en ont que le nom et sont des dépôts régionaux de l’Office algérien interprofessionnel des céréales (OAIC)
Une mesure à priori interdite par l’OAIC dont dépendent les CCLS. Dans de récentes déclarations publiques, le président Tebboune a indiqué que le moindre quintal de blé devait être livré aux CCLS.
Un manque de moissonneuses-batteuses
Bien avant le début des moissons, l’état réel du matériel disponible dans les différentes CCLS dans la wilaya de Tiaret avait fait l’objet d’avertissements de la part de professionnels du monde agricole dont ce même délégué.
La situation est à priori étonnante dans la mesure où traditionnellement les médias locaux communiquent sur la production de moissonneuses-batteuses sous licence Sampo dans l’usine de l’entreprise publique Construction de Matériel Agricole de Sisi Bel Abbès. Après la production d’engins de récolte à sac d’autres permettant une récolte par bac est apparue. Ces nouveaux engins permettent une récolte totalement mécanisée en vrac et réduisent la pénibilité des anciens modèles qui mobilisaient une plus grande main d’oeuvre.
Un modèle récent possède une plus large barre de coupe et a été présenté comme devant répondre à la demande « des exploitations du sud » communique la direction de PMATrading.
Dysfonctionnement de la logistique au sud
La récolte est plus précoce au sud, aussi chaque année, le matériel de récolte du nord est embarqué sur des portes chars et emmené au Sahara là où le blé est irrigué par des rampes pivots. Des entrepreneurs privés de matériel de récolte participent individuellement à cette migration. Leur tarif de location est de 7 000 à 7 300 DA/hectare contre 6 000 DA pour le matériel détenu par les CCLS et la société AgroDrive.
Concernant les engins de récolte à sacs traditionnellement utilisés au nord la location est de 4 000 DA/hectare, cependant les agriculteurs les utilisent moins du fait du manque de main d’œuvre. Il faut une équipe composé un minimum de 5 personnes afin d’assurer la conduite de ce type de moissonneuse-batteuse et le ramassage des sacs de blé éparpillés dans le champ et leur chargement sur une remorque.
La filière a bénéficié cette année du programme présidentiel concernant la construction de 350 centres de collecte pour le stockage à plat des céréales et de plusieurs silos de grande capacité. Ces centres peuvent recevoir jusqu’à 50 000 quintaux. Le tout devant porter la capacité de stockage du pays à 90 000 000 quintaux.
Dans son édition du 13 décembre 2025, le quotidien l’Est Républicain d’Algérie indiquait que « L’État a mobilisé plus de 2 milliards de dollars pour le Programme national de renforcement des capacités de stockage, avec 350 centres de proximité (déjà partiellement opérationnels, capacité totale : 17,5 millions de quintaux) et trente silos stratégiques de trente millions de quintaux ».
Une partie de la flotte de camions de l’OAIC est utilisée pour rapatrier les grains se trouvant dans les centres de collecte vers les centres de consommation se situant principalement au nord. La distance entre Adrar et Alger et de plus de 1 000 km. Mais face à l’abondance des récoltes, il semble qu’une partie de camions aient été ré-orientés vers les exploitations et que les centres de collecte aient reçu comme consigne de stocker un maximum de grains. La presse documente des cas où les tas de grains atteignent presque le niveau toit en tôle de ces centres.
Dans une CCLS au nord du pays, un mur en parpaing d’un hangar non conçu pour ce type de stockage s’est effondré sous le poids des grains et a causé le décès d’une personne.
Au sud, les distances ne facilitent pas les choses.
La montée en puissance de la production irriguée de blé au sud a culminé avec l’arrivée au ministère de l’agriculture de Youcel Cherfa auparavant ministre des transports. En bon logisticien, celui-ci a organisé des caravanes de récolte sous forme d’impressionnants convois parfois composés de plusieurs centaines d’engins de récolte, de camions et de rétro-chargeurs à godets.
Ces caravanes ont été longuement mises en avant par les médias. Cette communication omniprésente a concerné les principales wilayas du sud dont Adrar, Timimoun et Ménéa notamment. Dans chacune des wilayates productrice de blé et à l’occasion de l’inauguration officielle du début de la campagne de moisson par les autorités locales, on a pu voir durant toute une journée des engins de récolte et des camions alignés par dizaines.
Du matériel, alors à l’arrêt lorsque chaque heure compte…
Pour chaque wilaya, le personnel des CCLS a déployé des trésors d’imagination afin d’organiser le ballet des engins de récolte et des camions à travers les concessions agricoles disséminées dans les sables et la rocaille à plus de 100 km des centres de collecte.
Après un voyage sur route puis sur piste, un chauffeur de camion de l’Oaic témoigne dans la presse de devoir attendre toute une journée en bout de champs avant de pouvoir être chargé par les moissonneuses-batteuses et repartir vers le centre de collecte. Il manque des bennes Marell ou tout autre dispositif pouvant éviter des ruptures de charge exagérées afin de fluidifier la logistique.
Il est parfois arrivé que des moissonneuses-batteuses arrêtent leur travail en attendant le retour des camions allés vider leur remorque au niveau des centres de collecte distant d’une centaine de km dont une partie à travers des pistes sommaires.
Ce chauffeur qui témoigne s’est cependant réjoui d’avoir vu son camion chargé à l’aide d’un rétro-chargeur à godet chez un investisseur disposant d’un hangar et qui y avait entreposé sa récolte.
C’est dans ce contexte que le Cnif céréales a émis la suggestion que les gros investisseurs puisent entreposer temporairement leur récolte dans leurs propres locaux.
En août 2022, dans un communiqué le ministère de l’Agriculture rappelait que « les producteurs de céréales sont tenus, conformément aux dispositions de l’article 30 de la loi de finances complémentaire LFC 2022, de livrer la totalité de leur production aux Coopératives de céréales et légumes secs (CCLS) territorialement compétentes » .
Des mesures gouvernementales complémentaires
Dès le printemps, le président Tebboune semble avoir pressenti le risque d’un manque possible de matériel et a demandé la création de « coopératives » de matériel agricole. C’est ainsi qu’a été créée la société AgroDrive, une filiale de l’entreprise publique Agrodive qui a immédiatement procédé à l’acquisition de « 331 moissonneuses-batteuses et 1.800 tracteurs » selon l’agence officielle APS.
Le 30 juin, sur instruction présidentielle, le ministre de l’Intérieur, des Collectivités locales et des Transports Saïd Sayoud, a présidé une réunion de coordination avec les walis au cours de laquelle il a donné « des instructions pour prendre toutes les mesures nécessaires en vue d’assurer le bon déroulement de la campagne moisson-battage », indiquait un communiqué du ministère.
Le 2 juillet le média en ligne TSA titrait « les moissonneuses-batteuses remontent du Sahara après la fin des moissons dans certaines wilayas pour participer à la récolte des céréales ».
Tirer les leçons des dysfonctionnements
En attendant un bilan de la moisson 2026, il est déjà possible de cerner certains dysfonctionnements liés à un contexte particulier : récolte exceptionnelle, montée en puissance de la production de céréales au sud et mois de juin et juillet inhabituellement pluvieux.
Au sud, il s’agit cependant de relativiser le niveau de production.
Elle devrait s’établir à 4 millions de quintaux contre 3 l’an passé alors que celle du nord est en moyenne de 30 millions de quintaux et que les révisions tablent sur une production nationale de 50 millions de quintaux.
Précisons également qu’au sud, il s’agit d’investisseurs attirés par les subventions tandis qu’au nord il s’agit en général d’agriculteurs et de leurs familles.
Les principaux dysfonctionnements observés concernent essentiellement le manque de moissonneuses-batteuses parfois lié à des pannes, les distances au sud (certes réduites en partie grâce aux nouveaux centres de collecte), mais rendues problématique par la persistance de pistes, la politique de caravanes avec les pertes de temps lors de l’organisation du lancement officiel des moissons, l’interdiction du stockage à la ferme, le manque de bennes Marell ou de tout autre moyen moderne de stockage en champ, permettant d’augmenter la rotation des camions, l’utilisation de vis sans fin à faible débit lors des transbordements au niveau des centres de collecte combinée et l’absence de boisseaux de chargement tant au niveau des grosses exploitations que des centres de collecte. Enfin l’absence de la participation des moyens des minoteries privées.
Le fait notable réside dans la perte du consensus concernant la culture du blé au sud. Celle-ci concerne des agriculteurs du nord. Elle s’opère à bas bruit, mais elle est bien réelle. Il s’agit là d’une première. Auparavant, les critiques émanaient de techniciens et portaient sur le risque d’épuisement des ressources en eau au sud, de la salinisation des terres et du coût des subventions pour le budget de l’Etat. Ces critiques restaient inaudibles.
Dans quelle mesure pourraient-elles affecter le méga-projet saharien d’établir un élevage laitier de 270 000 vaches à Adrar en coopération avec le Qatar et celui de production de blé dur à Timimoun sur une superficie de 36 000 hectares en partenariat avec l’italien Bonifiche Feraressi ?