Au cœur du désert occidental égyptien, les archéologues ont exhumé les vestiges d’une agglomération remarquablement conservée qui offre un rare aperçu de la vie quotidienne à la fin de l’Empire romain et au début de la période byzantine. Située à Aïn el-Sabil, dans l’oasis de Dakhla, cette ville résidentielle révèle un urbanisme soigneusement planifié, des bâtiments religieux, des installations domestiques et des centaines de documents écrits qui éclairent le quotidien de ses habitants, comme le rapportent nos confrères du magazine Arkeonews.

La découverte, annoncée par le ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités, est le fruit des recherches d’une mission du Conseil suprême des Antiquités. Implanté dans le gouvernorat de la Nouvelle Vallée, le site vient enrichir les connaissances sur les oasis du désert occidental, longtemps considérées comme des carrefours essentiels entre la vallée du Nil et les régions plus éloignées de l’Égypte.

Une ville pensée dans les moindres détails

Les fouilles montrent que l’agglomération n’a rien d’un village développé au hasard. Tous les édifices ont été construits en briques de terre crue et s’organisent selon un véritable plan urbain. De larges rues orientées du nord au sud croisent des voies secondaires est-ouest, de quoi dessiner des îlots d’habitation ponctués d’espaces ouverts et de places. Au centre de cet ensemble, on retrouve une église de type basilical, implantée le long d’un axe principal, signe, selon les experts, que les fonctions religieuses occupaient une place importante dans l’organisation de cette cité.

Les chercheurs ont également identifié les principaux équipements nécessaires à une communauté durable. Selon Mahmoud Masoud, le directeur général des Antiquités de Dakhla et responsable de la mission, les vestiges comprennent de vastes habitations dotées de salles voûtées, des cuisines, des fours à pain, des meules destinées à moudre les céréales, mais aussi deux tours de guet et une forteresse protégée par d’épais remparts.

Une évolution visible du christianisme ?

Parmi les découvertes les plus marquantes ? On découvre une basilique datée du milieu du IVe siècle après J.-C et ce n’est même pas le seul témoignage de la diffusion du christianisme dans l’oasis. En effet, les archéologues ont également étudié deux maisons identifiées grâce à leurs occupants. La première appartenait à un certain Tisus, présenté comme diacre de l’Église, et elle remonterait à la seconde moitié du IVe siècle. La seconde, connue sous le nom de maison de Tabipus, est plus ancienne et daterait du début du même siècle.

Cette dernière pourrait avoir servi d’église domestique avant l’édification de la basilique. Si cette hypothèse venait à être confirmée, elle montrerait de manière concrète le passage d’un culte pratiqué dans une habitation privée à une pratique organisée dans un édifice religieux spécialement construit à cet effet. Cette évolution correspond à ce que les archéologues observent déjà sur le site voisin de Kellis (Ismant el-Kharab), où maisons, temples, églises, papyrus et ostraca témoignent de la transition progressive entre les cultes traditionnels et le christianisme aux IIIe et IVe siècles.

Des archives du quotidien vieilles de plus de 1 600 ans

Au-delà de son architecture, Aïn el-Sabil se distingue par l’abondance de documents retrouvés sur place. Les chercheurs ont mis au jour près de 200 ostraca rédigés en copte et en grec. Ces fragments de céramique servaient de support d’écriture pour les actes de la vie courante. Les inscriptions découvertes évoquent des ventes, des achats, des échanges de correspondance ainsi que diverses opérations administratives. Pour les spécialistes, ces archives sont particulièrement précieuses.

Elles permettent de reconstituer les habitudes économiques des habitants, leurs échanges commerciaux, leur gestion des propriétés ou encore les langues employées dans la vie quotidienne. Le bilinguisme observé n’a rien d’anodin et alors que le grec restait la langue privilégiée de l’administration et de la culture écrite durant l’Antiquité tardive, le copte s’est progressivement imposé dans les pratiques religieuses et la vie de tous les jours. Les recherches menées à Kellis avaient déjà montré combien cette coexistence linguistique était essentielle afin de comprendre l’organisation sociale et économique des oasis.

Que nous disent les monnaies retrouvées ?

Les fouilles ont également livré une importante collection de monnaies en bronze particulièrement bien conservées, ornées des portraits d’empereurs byzantins, d’inscriptions latines et de symboles chrétiens. Trouvaille plus remarquable encore ? Plusieurs pièces d’or qui remontent au règne de l’empereur Constance II, qui a dirigé l’Empire entre 337 et 361 après J.-C. Si ces monnaies constituent un important repère chronologique, les chercheurs rappellent qu’elles ne suffisent malheureusement pas à dater précisément chacune des constructions mises au jour. De futures études devront donc déterminer à quelles phases d’occupation elles correspondent. Cela dit, leur présence indique qu’Aïn el-Sabil n’était pas un simple établissement isolé perdu au milieu du désert et que la ville participait pleinement aux réseaux économiques, administratifs et monétaires de l’Empire romain d’Orient.

Une « ville résidentielle complète »

Longtemps perçues comme des territoires périphériques, les oasis de Dakhla et de Kharga apparaissent aujourd’hui comme de véritables centres de peuplement reliés par des routes, des exploitations agricoles, des systèmes hydrauliques et une administration structurée. Dans ce contexte, la découverte d’Aïn el-Sabil dépasse largement l’intérêt de ses bâtiments bien conservés et offre une vision rare de la manière dont s’organisait une communauté installée dans le désert occidental il y a près de dix-sept siècles ! Le ministère égyptien a décrit le site comme une « ville résidentielle complète » de l’époque byzantine et les archéologues, eux, se réjouissent de la découverte de ces vestiges qui constituent une source exceptionnelle pour étudier la vie chrétienne et l’administration quotidienne dans cette partie du désert égyptien.