Sous un soleil de plomb, les Marrakchis endurent en journée la rudesse de la canicule. Les acteurs associatifs dénoncent la disparition des espaces verts et arbres centenaires terrassés par la fièvre du foncier. Reportage, quartier par quartier, dans une ville où l’ombre se fait de plus en plus rare.

Le mercure frôle les 42 degrés en ce milieu d’après-midi de juillet. La cité ocre semble retenir son souffle, les passants désertent les trottoirs, quelques silhouettes pressées rasent encore les murs, mais la plupart des Marrakchis se calfeutrent en attendant que le soleil s’éclipse. Ceux qui n’ont pas ce luxe, usagers des transports publics, petits métiers de la rue, sont livrés à un espace public dépourvu du moindre refuge, dans une ville où le ciel demeure dégagé pour une bonne partie de l’année. Le tissu associatif a beau sonner l’alarme chaque été, l’appel reste lettre morte.

«Nous ne cessons d’alerter les élus locaux depuis des années. Les réunions se succèdent, et les arbres continuent de tomber. Nous prêchons dans le désert», lâche Moulay Abdellah Alaoui, acteur associatif.

Au fil des ans, la fièvre du foncier a englouti les villas arborées qui ménageaient au cœur de leurs parcelles jardins et patios plantés, cédant le pas à des immeubles où la verdure n’a plus droit de cité. «Ailleurs, les villes plantent pour se rafraîchir. Ici, nous arrachons ce que nos aînés ont mis des décennies à faire grandir», constate Moulay Abdellah Alaoui, qui égrène les espaces verts sacrifiés au profit d’équipements bétonnés, symptomatique d’un urbanisme qui ne conçoit pas le vert comme une composante à part entière de la ville

Impact sur la faune et la flore
Pour prendre la mesure de cette perte, il suffit d’arpenter Guéliz et la Médina, là où battait naguère le poumon végétal de la ville. Des arbres centenaires ont été coupés à la racine au fil des chantiers, notamment près de l’Arsat El Harti, l’un des derniers grands jardins hérités du passé. Avec la disparition des arbres, plusieurs espèces de petits oiseaux battent de l’aile, remplacées par des pigeons désormais seuls maîtres des lieux. Le peu d’ombre qui subsiste est accaparé par les cafés. Leurs terrasses se sont étalées sur les trottoirs, si bien que le passant en quête d’un peu de fraîcheur doit mettre la main à la poche. Les activistes et botanistes y voient une aberration, l’ombre relevant à leurs yeux du service public au même titre que l’éclairage, et non d’un privilège réservé aux clients.

Le constat est encore plus sévère dans les quartiers récents, où les arbres n’ont tout simplement jamais poussé. M’hamid en offre l’illustration la plus criante, avec ses grands boulevards qui s’étirent sans un arbre ! Le mal ronge aussi le nord de la ville. Sur le boulevard Moulay Abdellah, l’une des artères les plus fréquentées, les bigaradiers qui parfumaient les trottoirs ont cédé la place à de jeunes ficus. Un arbitrage qui se défend sur le papier. Plus sobre, le ficus réclame jusqu’à 60% d’eau de moins qu’un agrume, un argument de poids dans une ville sous stress hydrique. Une fausse bonne idée aux yeux des activistes, puisque les passants se retrouvent privés d’ombre là où ils en ont le plus besoin. L’entretien des jeunes plantations se fait au demeurant à deux vitesses.

«Les ficus du milieu du boulevard sont arrosés parce qu’ils se voient, ceux des trottoirs sont abandonnés à leur sort. Même l’irrigation obéit à la logique de la vitrine», dénonce Alaoui.

Le même laisser-aller frappe le mobilier urbain. Les arrêts de bus, dépourvus d’abris, sont squattés par les gardiens de voitures qui y font stationner autos et motos, et l’usager patiente en plein soleil. Sur le boulevard Allal El Fassi, l’autre artère majeure de ce secteur, deux jardins ont même été rayés de la carte au profit d’un terrain de foot de proximité…

Fortunes diverses
La canicule frappe plus fort dans les quartiers Massira, Socoma, ou encore Doha, qui doit son nom au promoteur qui y a érigé un dortoir géant où le béton emprisonne la chaleur. De par sa conception, le bâti collectif standardisé n’offre aucune transition entre l’espace habité et la rue, contrairement à la médina qui ménage entre l’espace intime et public des sas successifs où un air frais circule. Dans ce quartier où le logement économique bat son plein, les rares arbres plantés de manière éparse n’offrent aucun couvert continu.

«La conception décide non seulement du lien social possible, mais jusqu’à la fraîcheur des maisons», précise Ali Gassous, vice-président du Syndicat des architectes du Maroc.

La démonstration vaut aussi pour l’intérieur des logements. Lors d’une récente visite à Marrakech, une délégation étrangère venue étudier le bâti traditionnel avait relevé dans les constructions vernaculaires de la médina un écart de 20 degrés entre la rue surchauffée et le cœur des bâtiments. Une prouesse que permettent les patios, mais aussi l’inertie de murs épais, la rareté des ouvertures sur l’extérieur et la configuration du tissu traditionnel où les ruelles se protègent mutuellement du soleil. «Ce savoir ancestral a pourtant été délaissé au profit d’un béton qui n’offre aucune isolation», regrette Ali Gassous.

Des aberrations en série
Aux yeux des associations écologiques, ces renoncements prolongent une longue série d’aberrations dues au laisser-faire des autorités. À la chaleur s’ajoute l’exploitation illégale de l’espace public qui rend la rue inhospitalière. À cela s’ajoute une gestion de la mobilité urbaine qui autorise des poids lourds à arpenter les principales artères de la ville, dégradant ainsi l’infrastructure et écornant au passage l’image de la première destination touristique du Royaume. La facture se révèle aussi un enjeu de santé publique. En désertant la ville, les oiseaux insectivores ont perturbé l’équilibre écologique. Privés de leurs prédateurs naturels, moustiques et mouches charbonneuses prolifèrent désormais librement.

«J’ai été piqué à la terrasse d’un café par un insecte, la démangeaison m’a conduit tout droit chez le dermatologue», témoigne un riverain. Face à ce tableau, les militants réclament un plan de végétalisation digne de ce nom, et des îlots de fraîcheur pensés par quartier. En attendant, dans une ville où l’été a tout d’un sauna en ces temps de canicule, l’ombre demeure payante.

Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ÉCO

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