Asia Society a été créé il y a 70 ans, aux États-Unis, à New York. C’est une sorte de fondation/centre de recherche, qui vise à mieux approfondir les échanges et la connaissance des acteurs asiatiques. Aux États-Unis, mais pas seulement. Asia Society fonctionne sur trois piliers, explique Philippe Le Corre, spécialiste de la Chine et chercheur associé à cette organisation. Il écrit régulièrement pour Ouest-France également. Art et culture, éducation et le troisième pilier est plus classique sur la recherche et les politiques publiques. Kevin Rudd, ancien Premier ministre australien (qui parle couramment chinois) est le directeur de cette organisation, qui tenait à Paris cette semaine un important colloque préparé par Asia Society France, fondée en 2022.
À l’heure où c’est très difficile de parler aux Chinois, aux décideurs, avoir un réseau comme celui d’Asia Society est très précieux. Un réseau que connaît bien, par exemple, Jing Qian, américain, vice-président d’Asia Society, qui était à Paris cette semaine. Dans la presse américaine et dans les cercles de décideurs, il alertait récemment sur le fossé de connaissance avec Pékin, notamment depuis l’installation de la nouvelle administration Trump.
Un manque de connaissance dangereux
Il faut comprendre que le problème n’est pas tant la circulation de l’information qui, avec l’IA et la révolution de l’information, est accessible, explique Jing Qian à Ouest-France. Mais l’asymétrie qui existe dans l’interprétation de ces informations. Les élites chinoises étudient l’Amérique et l’Europe de façon très intensives depuis quelques décennies. Au niveau des discours politiques, de la mémoire historique. Et plus récemment en analysant les constats de déclin de l’Occident et l’affaiblissement du système américain des check-and-balance. De l’autre côté, aux États-Unis, les lectures de la Chine sont idéologiquement souvent biaisées. Le manque de connaissance intime de la Chine est de plus en plus dangereux, et peut mener à de graves erreurs. Je suppose que le risque est le même en Europe.
Dans certains pays de l’Union européenne, la politique chinoise est souvent confiée à un groupe très restreint de personnes. Ce qui est, selon Jing Qian, totalement inadapté. La connaissance est cruciale pour l’opinion publique comme pour ceux qui doivent tenir une ligne politique. On n’entend parler que de la menace chinoise, de l’augmentation de ses capacités militaires, de sa puissance, mais sans réellement la connaître de façon approfondie.
Tension UE-Chine
Le Corre On a sans doute manqué une occasion durant le premier mandat Trump pour répondre aux attentes de la Chine, qui nous regardait un peu comme une alternative aux États-Unis. Les années de la pandémie, il est vrai, n’ont pas aidé. Et puis la demande d’alignement sur Washington exigée par les différentes administrations américaines a contribué à faire avorter un tel rapprochement. Les Chinois auraient voulu d’ailleurs diviser la communauté transatlantique, cela on le sait très bien. En même temps, ils ont besoin du marché européen. C’est le grand sujet actuellement.
Depuis juin, le Conseil européen a demandé à la Commission de fermer le marché européen sur certains secteurs, sous peine de voir disparaître certains pans de l’industrie européenne, dans l’automobile en particulier. La relation est actuellement tendue, et dans un contexte où Washington et Pékin se parlent.
Et se parlent, apparemment, sur un ton plutôt constructif. La visite à Pékin de Donald Trump en mai dernier s’est bien passée, et un autre sommet est prévu à la rentrée, aux États-Unis cette fois. Le sommet de mai a vraiment ouvert une nouvelle fenêtre d’opportunité pour placer la relation entre les deux pays sur un mode plus constructif et plus stable, nous confirme Jing Qian. La relation personnelle entre les deux présidents n’occulte pas toutes les divisions des appareils respectifs, mais le contexte intérieur, en Chine comme aux États-Unis, peut être favorable.
La Chine a besoin de l’Europe
L’intérêt de Pékin est de se projeter avec le plus d’assurance possible, sur la scène intérieure comme à l’international, estime Jing Qian. » Notamment en perspective d’un rendez-vous capital que sera en 2027 le XXIe congrès du PCC. Dans le but de réassurer les investisseurs internationaux comme les acteurs chinois que l’économie chinoise peuvent bénéficier de toute la prévisibilité possible pour aller de l’avant. De ce point de vue, je crois que cet objectif a été plutôt atteint. De son côté, le président Trump a, lui aussi, un rendez-vous important avec les élections de mi-mandat ».
Philippe Le Corre estime que l’Europe est aujourd’hui dans une position un peu délicate. Les Européens peuvent tirer leur épingle du jeu, à une condition évidente, comme toujours : qu’ils soient unis. Que Paris et Berlin réussissent à s’entendre. L’Europe peut-elle peser sur le duo sino-américain ? Jing Qian le pense. Absolument. La Chine a besoin de l’Europe. Dans le domaine spatial, de la tech, des batteries électriques, un équilibre est nécessaire dans l’intérêt des deux acteurs. L’Europe n’est pas seulement un marché, pour la Chine. C’est vraiment ce qu’on appelle aux États-Unis un « swing state, un État décisif, crucial pour la compétition chinoise ».