L’Europe peut-elle se passer des Etats-Unis pour sa défense? Au micro de Tout un monde jeudi, Aurélien Duchêne, co-auteur de « L’Europe et ses armées. L’état de la défense européenne et son avenir », estime que le Vieux continent a 30 ans de retard à rattraper et qu’il se pénalise par des raisons politiques.

« Il aura fallu attendre l’invasion totale de l’Ukraine en 2022 pour que les Européens prennent en charge leur propre défense », commence Aurélien Duchêne dans l’émission Tout un monde, alors que dès 2011 Barack Obama le leur avait déjà demandé. Il estime qu’il y a urgence pour l’Europe de se passer des Etats-Unis. « Les Européens doivent anticiper que demain, les Américains pourraient être occupés ailleurs. »

Et d’insister: « On ne rattrape pas, en trois ans, 30 ans de désarmement et sous-investissements pour des pays comme l’Espagne, l’Allemagne et l’Italie ».

>> Son interview dans Tout Un Monde : L’Europe peut-elle devenir une superpuissance militaire? Avec Aurélien Duchêne / Tout un monde / 9 min. / jeudi à 08:13

Or, d’ici 2030 selon les dirigeants militaires et services de renseignements en Europe, voire 2028-2029 selon les pays baltes et la Finlande, les Européens devraient s’être suffisamment réarmés pour être capables de dissuader la Russie et d’intervenir rapidement et massivement sur le flanc est de l’Otan, avant que celle-ci ne prenne l’avantage.

« Course contre-la-montre »

Aurélien Duchêne évoque une « course contre-la-montre » pour les Européens, dont le défi est de produire de l’armement en masse tout en réduisant leur dépendance aux fournisseurs étrangers tels que les Etats-Unis et la Corée du Sud. « Aujourd’hui, seule l’Allemagne continue à produire ses propres chars d’assaut. La France a arrêté en 2008 », illustre-t-il.

Alors que l’Ukraine a produit cinq millions de drones l’an dernier, la France ou l’Allemagne n’en ont produit que quelques milliers

Aurélien Duchêne, analyste de la défense européenne

D’après l’analyste, « ce n’est pas réaliste » de penser que l’Europe va réussir à se réarmer dans les trois-quatre ans alors qu’elle est partie sur des programmes de production de 10 ans.

C’est aussi irréaliste de faire la guerre avec des équipements que l’Europe utilisait avant l’invasion de l’Ukraine alors qu’il y a aujourd’hui une vraie « menace des drones ». « Alors que l’Ukraine a produit cinq millions de drones l’an dernier, la France ou l’Allemagne n’en ont produit que quelques milliers ».

Et de noter encore que les Russes et Ukrainiens en utilisent parfois 30’000 par jour, alors que les Européens ne sont capables d’en abattre que quelques centaines, « au mieux ». « On a trois ou quatre ans pour être capables de repenser totalement nos armées », insiste-t-il.

Manque d’unité

L’Europe souffre avant tout d’un manque de coordination. « On a un potentiel gigantesque […] avec le PIB commun […] d’une superpuissance […], mais on fait chacun indépendamment des choses que l’on pourrait faire de manière coopérative et qui nous permettraient d’économiser des milliards », regrette-t-il.

Aujourd’hui, personne n’est prêt à mourir pour le drapeau européen, mais demain, peut-être qu’on sera prêt à mourir pour nos voisins baltes ou polonais, car on a un modèle de société et civilisation à défendre face à des prédateurs comme la Russie

Aurélien Duchêne, analyste de la défense européenne

Il regrette aussi un manque d’appartenance à l’Union. En Pologne, ils sont « prêts à sacrifier des postes de dépenses publiques parce qu’ils savent qu’il y a urgence » alors que ce n’est pas envisagé en France ou en Italie, car la menace est perçue comme trop loin des frontières.

Et de conclure qu' »aujourd’hui, personne n’est prêt à mourir pour le drapeau européen, mais demain, peut-être qu’on sera prêt à mourir pour nos voisins baltes ou polonais, car on a un modèle de société et civilisation à défendre face à des prédateurs comme la Russie ».

Propos recueillis par Eric Guevara-Frey

Article web: Julie Marty