1Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye s’est muée en un carrefour migratoire crucial et en un terrain d’affrontement géopolitique complexe. Pays riche en pétrole mais institutionnellement fragilisé, la Libye incarne un chaos structuré marqué par la superposition de rivalités internes et d’ingérences étrangères. En l’absence d’un État central fort, une dualité institutionnelle s’est instaurée – avec, d’un côté, le Gouvernement d’union nationale (puis le Gouvernement d’unité nationale reconnu internationalement à Tripoli) et, de l’autre, les autorités parallèles de l’Est appuyées par l’Armée nationale libyenne du maréchal Haftar, tandis qu’une myriade de milices armées imposent leur loi sur le terrain. Ce vide de gouvernance a fait de la Libye un véritable laboratoire de la « géopolitique des flux », où la gestion des déplacements migratoires est devenue un enjeu de pouvoir.
2Au cœur de cet imbroglio, des centaines de milliers de migrants transitent par la Libye dans l’espoir de rejoindre l’Europe. Ces migrants et ces réfugiés, originaires pour la plupart d’Afrique subsaharienne (mais aussi du Moyen-Orient ou d’Asie du Sud), se retrouvent pris en étau entre des réseaux criminels et les calculs stratégiques d’acteurs étatiques ou non étatiques. La crise migratoire libyenne a ainsi été progressivement instrumentalisée : les déplacements humains sont exploités comme une arme géopolitique ou un moyen de pression par diverses parties prenantes. Cette dynamique soulève des interrogations sur l’efficacité et l’humanité des réponses politiques apportées, notamment celles mises en œuvre conjointement par l’Europe et l’Afrique.
3La problématique centrale qui se pose dans ce contexte est la suivante. Dans quelle mesure l’instabilité chronique de la Libye post-2011, marquée par l’effondrement de l’État et la montée en puissance d’acteurs armés non étatiques, a-t-elle conduit l’Union européenne à externaliser le contrôle migratoire vers des partenaires africains fragiles ? Cette stratégie, centrée sur la coopération sécuritaire avec la Libye et certains États de transit en Afrique, constitue-t-elle une base viable pour une gouvernance migratoire durable, ou mène-t-elle à une impasse aux lourdes conséquences humanitaires et politiques ?
1 Matt Herbert, « Reform of Libya’s security sector must not fail again », in ISS Today, 2019. Url : (…)
2 Jalel Harchaoui, « Libya’s fragmentation. Structure and process in violent conflict, Wolfram Lacher (…)
4La Libye post-2011 constitue une illustration paradigmatique de l’effondrement étatique et de ses implications sur la recomposition de l’ordre politique. Depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi, le pays n’est jamais parvenu à rétablir un monopole légitime de la violence, ni à reconstruire une architecture institutionnelle unifiée1. Dès 2014, une polarisation politique majeure s’installe entre deux pôles de pouvoir rivaux : à l’ouest, le Gouvernement d’union nationale (GUN), reconnu par la communauté internationale et basé à Tripoli ; à l’est, la Chambre des représentants siégeant à Tobrouk, soutenue militairement par l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar. Cette bifurcation institutionnelle, fondée sur des clivages idéologiques, tribaux et régionaux, s’est consolidée au fil du temps, fragilisant durablement les capacités de gouvernance de l’État libyen2.
3 Federico Santopinto, Crise libyenne : rôles et enjeux de l’UE et ses membres, Bruxelles, Groupe de (…)
5Malgré plusieurs tentatives de médiation, à commencer par l’Accord politique libyen signé à Skhirat en 2015 sous l’égide des Nations Unies, ou encore le processus de Berlin initié en 2020, les résultats sont restés largement fragmentaires. Ces initiatives ont permis l’émergence de gouvernements de transition, sans pour autant résoudre la compétition structurelle entre institutions parallèles et groupes armés autonomes. En pratique, de vastes pans du territoire national demeurent sous le contrôle de milices locales ou de formations politico-militaires semi-institutionnalisées, réduisant la portée des dispositifs étatiques formels à des fonctions de représentation symbolique plutôt que de souveraineté effective3.
4 Mattia Toaldo, Libya’s Migrant-Smuggling Highway: Lessons for Europe, Londres, European Council on (…)
5 Hélène Bravin, Kamel Almarache, « Le temps des milices et des gangs », in Les Cahiers de l’Orient, (…)
6 Ibid.
7 Tim Eaton, Libya’s War Economy: Predation, Profiteering and State Weakness, Londres, Chatham House, (…)
6En parallèle, la Libye a développé une véritable économie de guerre dominée par les milices4. En l’absence d’un État de droit opérationnel, les milices libyennes, issues pour beaucoup des brigades révolutionnaires de 2011 ou de structures tribales armées, se sont progressivement muées en acteurs politico-économiques centraux5. Contrôlant des portions stratégiques du territoire national, notamment des infrastructures sensibles telles que les ports, les champs pétroliers, les axes routiers et les postes-frontières, ces groupes exercent une souveraineté de facto sur des segments clés de l’économie6. Leur ancrage s’étend également aux circuits financiers et administratifs, souvent par le biais de réseaux de clientélisme et de corruption. Ces formations armées tirent profit de la rente pétrolière, qu’elles captent par des mécanismes opaques, ainsi que des revenus générés par divers trafics illicites, au premier rang desquels figure le trafic d’êtres humains, devenu un secteur lucratif dans le contexte du conflit7.
8 Fransje Molenaar, Anca-Elena Ursu, Bachirou Ayouba Tinni, Anette Hoffmann, Jos Meester, A Line in t (…)
9 Hélène Bravin, Kamel Almarache, op. cit.
7L’effondrement de l’autorité centrale en Libye a favorisé l’essor de multiples trafics transnationaux – armes, carburant, marchandises –, parmi lesquels la traite des migrants occupe une place croissante. La porosité des frontières et l’avidité des milices locales ont transformé les routes migratoires en un véritable marché structuré8, intégré à l’économie de guerre. Les réseaux de passeurs, initialement informels, se sont professionnalisés, opérant souvent sous la protection ou avec la participation directe de milices qui en tirent un financement durable pour leurs activités9.
8L’essor de cette économie illicite a accentué la désintégration de l’autorité étatique : les institutions officielles (ministères, forces de sécurité) apparaissent largement marginalisées face à des chefs de milice qui exercent un contrôle territorial et économique de facto. La généralisation des pratiques de corruption et de prédation, fondées sur des logiques de rente et de captation violente des ressources, a contribué à institutionnaliser l’instabilité. Ce système alimente un cercle vicieux où les trafics nourrissent la fragmentation politique, tandis que le chaos sert les intérêts de ceux qui prospèrent dans un ordre informel. Dans ce contexte, les populations civiles – notamment les personnes migrantes – se retrouvent dans une extrême vulnérabilité, exposées à l’exploitation sans protection étatique10.
11 Christopher Thornton, « Libya’s fragmentation: Structure and process in violent conflict, by Wolfra (…)
12 Irene Costantini, « Conflict dynamics in post-2011 Libya: a political economy perspective », in Con (…)
13 Christopher Thornton, op. cit.
9Alors que la Libye est traditionnellement connue pour ses richesses énergétiques et son rôle de pays d’accueil de travailleurs étrangers sous Kadhafi, la donne a changé avec le conflit civil. Le trafic de migrants est devenu, aux côtés du détournement des ressources naturelles, l’une des principales sources de revenus alternatives dans ce contexte de guerre11. Plusieurs milices et chefs locaux en Libye ont rapidement compris que le transit migratoire constituait une ressource économique exploitable à plusieurs niveaux : extorsions, rançons, travail forcé, revente à des réseaux criminels, ou encore rémunérations indirectes par le biais de financements internationaux conditionnés à la limitation des départs vers l’Europe12. Cette instrumentalisation des flux a renforcé la désintégration de l’autorité étatique, reléguant les institutions officielles à un rôle marginal face à des structures armées exerçant un pouvoir de fait sur le terrain13. Ce système entretient un cercle de violence et d’économie criminelle, où les trafics alimentent la fragmentation politique, et où les populations, en particulier les migrants, deviennent les premières victimes d’un environnement sans garanties étatiques ni recours juridique.
14 Rida Lyammouri, Overview of Key Livelihood Activities in Northern Niger, Rabat, OCP Policy Center, (…)
15 Jérome Tubiana, Clotilde Warin, Gaffar Mohammud Saeneen, Multilateral Damage: The Impact of EU Migr (…)
10L’instrumentalisation locale des flux migratoires en Libye revêt des formes multiples, révélatrices de l’imbrication entre économie de guerre, structures paraétatiques et logiques de prédation. Dans la région du Fezzan, au sud du pays, certaines tribus et groupes armés tirent profit de leur position géographique stratégique en facturant aux migrants le franchissement des frontières depuis le Tchad, le Niger ou le Soudan14. Ce prélèvement s’opère souvent sous forme de péages imposés sur les itinéraires sahariens, dans un espace où l’État est absent et où les acteurs armés exercent un pouvoir de fait15.
16 Olivier Bonnel, Nissim Gasteli, « La mort de ‟Bija”, trafiquant libyen de migrants, abattu à Tripol (…)
17 Aimée-Noël Mbiyozo, « La stratégie de l’UE contribue au désarroi des migrants en Libye », in ISS To (…)
11Plus au nord, notamment dans les zones côtières de Zawiya, de Sabratha, de Zaouara ou de Tripoli, ce sont des milices locales qui contrôlent les points de départ vers l’Europe. Certaines perçoivent une taxe auprès des réseaux de passeurs en échange de leur protection, tandis que d’autres prennent en charge directement l’organisation des traversées en Méditerranée, en s’appropriant ainsi l’ensemble de la chaîne logistique migratoire16. Parallèlement à cela, des groupes armés disposant d’une forme de reconnaissance institutionnelle, notamment ceux intégrés aux forces relevant du ministère libyen de l’Intérieur, gèrent les centres de détention pour migrants, prétendument dans le cadre de la lutte contre l’immigration irrégulière. Ces entités bénéficient de financements publics ou internationaux destinés à la gestion humanitaire, mais s’en servent souvent à des fins d’enrichissement, en pratiquant extorsions, tortures et rançons auprès des familles de migrants17.
18 Conseil de sécurité des Nations Unies, « Rapport final du Groupe d’experts sur la Libye établi en a (…)
12Les frontières entre appareil sécuritaire officiel et réseaux criminels sont ainsi devenues extrêmement poreuses. Un rapport du Conseil de sécurité de l’ONU a notamment documenté des cas de double activité parmi les commandants des garde-côtes libyens : certains étaient à la fois responsables d’interceptions en mer sous mandat étatique et complices de filières de traite humaine qu’ils alimentaient délibérément18. Ce chevauchement des fonctions démontre l’ampleur de la collusion entre les institutions dites légitimes et les structures de criminalité organisée. Le marché migratoire s’est ainsi profondément ancré dans les rouages du pouvoir local libyen, au point de devenir un pilier de son économie politique.
19 Nima Elbagir, Raja Razek, Alex Platt, Bryony Jones, « People for sale: Where lives are auctioned fo (…)
20 African Union Commission, Government of Rwanda, UNHCR, The Government of Rwanda – African Union – U (…)
13Ce cynisme engendre des conséquences humaines d’une gravité extrême. En 2017, la diffusion par CNN d’images documentant la vente aux enchères de migrants subsahariens près de Tripoli a provoqué une onde de choc internationale, révélant au grand jour la brutalité des pratiques esclavagistes dans la Libye contemporaine19. Ce scandale a accéléré les appels à une réponse coordonnée de la part de l’Union africaine, des Nations Unies et de l’Union européenne20.
21 United Nations Support Mission in Libya (UNSMIL), United Nations Human Rights (HCDH), « Désespérés (…)
14Les enquêtes menées conjointement par la Mission d’appui des Nations Unies en Libye (UNSMIL) et le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (OHCHR) ont confirmé l’existence de « violations massives et systématiques » des droits des migrants, qualifiant leur situation de « véritable calvaire21 ». Ce désastre humanitaire est directement corrélé à l’effondrement de l’État libyen, incapable d’assurer la sécurité de son territoire ni de garantir un quelconque cadre juridique de protection. Dans ce contexte, les migrants se retrouvent à la confluence des logiques prédatrices, tantôt perçus comme une source de revenus dans une économie de guerre, tantôt comme une charge indésirable dont les différents acteurs cherchent à se défausser.
15Face à l’incapacité de la Libye à contrôler ces flux migratoires et à la menace humanitaire et sécuritaire que cette crise fait peser jusqu’aux rives de l’Europe, l’Union européenne – en partenariat avec les pays africains – a déployé de nouveaux mécanismes de coopération pour juguler les déplacements via la Libye. Il importe désormais d’examiner dans quelle mesure cette stratégie euro-africaine conjointe parvient à désamorcer la crise migratoire libyenne, ou si au contraire elle en prolonge les dynamiques problématiques.
22 Agnese Pacciardi, EU-Africa Relations on Migration: Current Trajectories and Future Challenges, Ita (…)
23 Ibid.
24 Ibid.
25 Ibid.
16Les relations migratoires entre l’Union européenne (UE) et l’Afrique restent marquées par de profonds déséquilibres. Malgré le discours officiel prônant une responsabilité partagée, les initiatives récentes témoignent d’une asymétrie persistante. Les accords passés ont largement servi l’agenda européen, souvent au détriment des priorités africaines22. En pratique, les négociations demeurent inéquitables : les citoyens de l’UE jouissent d’une libre entrée dans la plupart des pays africains, tandis que les Africains font face à d’importants obstacles pour obtenir des visas vers l’Europe23. L’UE a privilégié une approche incitative et coercitive, le « carrot and stick », en s’appuyant sur son levier économique (aide au développement, investissements technologiques, etc.) pour encourager les États africains à endosser le rôle de gardiens des frontières européennes24. Ce rapport de force inégal va jusqu’à voir l’Europe conclure des arrangements avec des régimes autoritaires impliqués dans des violations des droits humains, en échange de leur coopération sur le contrôle migratoire. Un tel contexte alimente un sentiment de subordination plutôt que de partenariat chez de nombreux acteurs africains25.
26 Ferid Belhaj, The Migration Dilemma: Europe and Africa’s New Compact. A Realist Pathway beyond Fort (…)
27 Franzisca Zanker, Kwaku Arhin-Sam, Amanda Bisong, Leonie Jegen, « Libre circulation en Afrique de l (…)
28 Franck Shukuru, « Entre ambitions et réalités. La libre circulation des personnes en Afrique », in (…)
29 Andrea de Georgio, « Au Sénégal, les desseins de Frontex se heurtent aux résistances locales », in (…)
17Par ailleurs, les perspectives européennes et africaines divergent quant aux dynamiques migratoires, ce qui constitue un important facteur de blocage. Côté européen, la migration est généralement perçue comme un problème sécuritaire à endiguer. À l’inverse, nombre de gouvernements africains y voient un levier de développement, notamment via les remises migratoires qui dépassent souvent l’aide internationale en volume26, et s’inscrivent dans une longue tradition de mobilité régionale. En Afrique de l’Ouest, par exemple, la circulation transfrontalière pour le commerce ou le travail saisonnier fait partie intégrante des réalités socio-économiques27. L’alignement forcé sur l’agenda migratoire de l’UE risque ainsi de contrarier des engagements régionaux africains tels que le protocole de libre circulation de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO)28, crucial pour l’intégration économique locale. De même, les accords de réadmission et la présence d’agences européennes (comme Frontex) sur le sol africain sont souvent perçus comme des atteintes à la souveraineté, suscitant méfiance et résistances politiques29. Par conséquent, plusieurs États africains rechignent à coopérer pleinement sur la reprise de leurs ressortissants expulsés d’Europe, craignant un coût politique intérieur élevé.
30 Ferid Belhaj, op. cit.
31 Ibid. ; Oreva Olakpe, Martha Sambe, « Rethinking EU-Africa Migration Cooperation », Policy Brief, n (…)
32 Nissim Gasteli, Andrei Popoviciu, Tomas Statius, Thomas Eydoux, Liselotte Mas, Maud Julien, « Comme (…)
33 « “Pas d’accord sur les expulsions” : ce que contient réellement le mémorandum Tunisie-UE », in Ink (…)
18Les blocages tiennent également à l’approche essentiellement réactive et unilatérale adoptée par l’Europe ces dernières années. Face aux « crises » migratoires successives, l’UE s’est focalisée sur des mesures de court terme – renforcement du contrôle aux frontières, externalisation des demandes d’asile, lutte contre les passeurs – plutôt que sur une stratégie durable s’attaquant aux causes profondes des migrations30. Cet endiguement à tout prix reflète la pression des opinions publiques européennes, mais il a ses limites. D’une part, il ne répond pas aux aspirations africaines en matière de mobilité légale et de développement. De l’autre, en privilégiant la dissuasion au détriment de solutions holistiques, l’Europe a manqué des occasions de bâtir avec l’Afrique des mécanismes pérennes de gestion commune des flux migratoires31. Par exemple, malgré l’affichage d’un engagement en faveur de « voies légales » de migration dans le cadre du nouveau Pacte européen sur la migration et l’asile, les efforts concrets demeurent limités et principalement symboliques32. Ce déséquilibre entre les discours et les actions nourrit la frustration de la partie africaine, qui déplore une coopération axée quasi exclusivement sur la sécurisation des flux. De plus, le pacte migratoire européen – en accentuant la responsabilisation des pays africains dans le filtrage des départs – a été critiqué pour la pression disproportionnée qu’il exercerait sur l’Afrique, alors même que les Africains ne constituent qu’une minorité des demandeurs d’asile en Europe33. En somme, l’approche actuelle de l’UE, dominée par ses propres impératifs sécuritaires, compromet la perspective d’un partenariat véritablement durable.
34 Agnese Pacciardi, op. cit.
35 Matthieu Tardis, Christophe Bertossi, Amal El Ouassif, L’agenda de l’Union africaine sur les migrat (…)
19Au regard de ces constats, un effort de refondation s’impose pour tendre vers un partenariat euro-africain plus équilibré et pérenne sur les migrations. Plusieurs pistes de réforme émergent des analyses récentes34. D’abord, l’UE et ses États membres gagneraient à reconnaître pleinement les priorités africaines dans ce domaine. Plutôt que de craindre qu’une position africaine affirmée ne freine la coopération, l’Europe devrait encourager l’appropriation par les pays africains de leur propre agenda migratoire35. Un dialogue plus sincère et inclusif permettrait de définir des engagements réciproques clairs, fondés sur la confiance.
20De son côté, l’Afrique a à gagner d’une coopération qui respecte sa souveraineté et soutient son intégration régionale. Le défi est donc de refonder la gouvernance euro-africaine des migrations autour de principes d’égalité, de solidarité et de vision à long terme – condition sine qua non pour qu’émerge enfin un partenariat réellement durable, au bénéfice des deux continents.
21L’analyse de la Libye comme épicentre géopolitique des migrations vers l’Europe met en lumière l’impasse des approches exclusivement sécuritaires face à des dynamiques migratoires profondément instrumentalisées. La militarisation des frontières et la délégation de la rétention à un État failli n’ont ni endigué durablement les flux, ni protégé les personnes migrantes, transformées en leviers de pouvoir dans un espace politique fragmenté. Tant que la Libye restera plongée dans une instabilité chronique, nourrie par ses divisions internes et l’absence de gouvernance partagée, toute tentative de gestion concertée sera vouée à l’échec.
22Pour rompre avec cette logique, une stabilisation durable du pays est indispensable. Elle passe par la réduction des interférences étrangères, la reconstruction d’un État légitime et l’intégration d’une dimension de développement régional ciblant les causes structurelles des migrations. La création de perspectives socio-économiques pour les jeunesses sahélienne et subsaharienne constitue un levier crucial pour réduire la pression migratoire.
36 Ottilia Anna Maunganidze, « La gouvernance des migrations en Afrique se construit par étapes », in (…)
23Au-delà de la stabilisation libyenne, il est urgent d’instaurer un partenariat migratoire euro-africain fondé sur la réciprocité et la responsabilité partagée36. Cela suppose de dépasser les logiques d’externalisation et de répression afin de promouvoir des voies migratoires légales, une protection effective des droits et une gouvernance co-construite. Des cadres africains émergents, tels que la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), offrent des opportunités pour repenser la mobilité comme facteur de développement et d’intégration régionale.
24En somme, la crise migratoire libyenne constitue un révélateur des déséquilibres de la gouvernance régionale et des limites des politiques actuelles. Elle appelle un changement de paradigme : substituer à un pari sécuritaire incertain une stratégie conjointe fondée sur la stabilité, le développement et la dignité humaine. C’est à ce prix que la Méditerranée pourra cesser d’être une frontière mortifère, et la migration un terrain de compétition, pour devenir un vecteur de coopération partagée.