LA TRIBUNE AFRIQUE – L’Afrique possède les matières premières ; tout le monde le sait. Pourtant, le schéma classique d’exportation brute / d’importation de produits finis a la vie dure. Au-delà des discours politiques, quel mécanisme financier ou structurel précis permet aujourd’hui de briser véritablement ce cycle, alors que les décennies précédentes ont échoué ?

JEAN-ARSÈNE YERIMA –  A travers son plan stratégique « IMPACT 2026 : Extending the Frontiers », Afreximbank développe des solutions permettant d’augmenter les capacités de productions de nos ressources agricoles et naturelles, de créer une chaine de valeur de transformation s’appuyant sur les compétences et les richesses de chaque zone économique du continent, de doter l’Afrique d’infrastructures nécessaires pour le développement du commerce intra et extra africain. Celles-ci comprennent notamment des parcs industriels et des zones économiques spéciales, des infrastructures de communications (routes, chemin de fer, aéroports, internet) et des infrastructures de contrôle de qualité pour améliorer les standards de production.

Ces solutions existent aussi sous la forme de développement et de transfert de compétences. Afreximbank, à travers ses programmes Intra-Africa Champs et Engineering, Procurement and Construction (EPC), permet aux opérateurs économiques à compétence établie sur le continent d’étendre leurs activités à d’autres marchés africains et de ce fait accroître les compétences locales.

On a longtemps vu les États africains tenter d’attirer les industries uniquement par des incitations fiscales ou des terrains à bas prix, avec des résultats mitigés. Vous semblez défendre une approche du PPP différente, axée sur le partage des risques. En quoi ce modèle diffère-t-il du rôle traditionnel de l’État, bailleur, et du privé, locataire ?

Afreximbank, après une revue des différents échanges sur le continent, a constaté diverses défaillances ayant un impact direct sur la capacité à accroître les échanges intra-africains. Parmi ces insuffisances, on peut citer, de façon non exhaustive, l’absence d’harmonisation de l’information sur les pratiques du commerce, la faiblesse d’un parc industriel capable de transformer les ressources produites sur le continent, la faiblesse des infrastructures supportant le commerce (voies de communication, énergie, logistique et aptitudes douanières), ainsi que les barrières à l’entrée sur les marchés.  En second lieu, l’État, dans le contexte historique, prenait trop de responsabilités dans le développement de projets industriels au détriment de ses missions de développement social et ne disposait toujours pas des compétences pour gérer les projets mis en œuvre.

Dans l’approche des partenariats public-privé (PPP) promue par Afreximbank, le fondement repose sur le partage des responsabilités, en s’assurant que chaque partie intervient dans les domaines relevant de sa compétence. En sus de ce partage des risques, Afreximbank contribue à structurer les financements de ces PPP avec la mise en œuvre des solutions comme : l’expansion de la capacite de productions en amont de ressources naturelles et agricoles qui serviront de matière première aux zones industrielles ; le développement des zones industrielles par des opérateurs africains afin d’assurer les transfert et renforcement des compétences ; l’existence de canaux de distribution appropries et l’accès à des marchés permettant d’écouler les produits des zones industrielles pour permettre à chaque acteur d’assumer pleinement ses responsabilités ; la facilitation de l’harmonisation des législations douanières pour faciliter la circulation des produits et le développement des compétences

En tant que directeur régional chez Afreximbank, votre institution observe attentivement la dynamique en Afrique de l’Ouest, notamment au Bénin, avec la GDIZ. Quels enseignements ce projet apporte-t-il concrètement en termes de rapidité d’exécution et d’impact sur la balance commerciale, par rapport aux projets industriels plus classiques que la région a connus ?

Le Programme de la Zone Industrielle de Glo-Djibè (Glo-Djibè Industriel Zone – GDIZ), un partenariat public-privé ouvert sur le marché, qui a permis au Gouvernement du Bénin de développer une forme de partenariat innovant, caractérisée par la contribution équitable de chacune des parties. Ainsi, la contribution du Gouvernement du Bénin a été sur le plan régional, à travers la mise en place d’un environnement favorable, l’allocation d’un domaine foncier pour l’érection du projet et l’obtention des autorisations nécessaires. Sur le plan industriel et technique, ARISE IIP a apporté son expertise dans le développement et la gestion des zones industrielles, tandis qu’Afreximbank a apporté son expertise dans la structuration et le financement de ce type de projet, notamment le financement structuré à long terme et l’apport en fonds propres à travers sa filiale dédiée, FEDA (Fonds pour le Développement des Exportations en Afrique).

Cette forme de partenariat public-privé, ouverte sur le marché, a permis au gouvernement du Bénin de bénéficier d’une infrastructure de standard international, dont la gestion intégrée garantit des débouchés commerciaux, sans faire peser sur l’État des obligations non régaliennes.

À ce jour, plus de 12 000 emplois ont été créés, avec une projection pouvant atteindre 60 000 d’ici 2030. En outre, Afreximbank soutient le développement des exportations au départ de cette zone économique grâce à des solutions de financement des exportations, permettant aux industriels basés dans la zone d’accéder aux marchés internationaux.

Le frein majeur à l’industrialisation africaine reste souvent le déficit d’infrastructures et la fragmentation des marchés, qui rendent nos productions moins compétitives que celles de l’Asie. Comment la création d’écosystèmes intégrés (zones économiques) permet-elle de contourner ces obstacles logistiques et énergétiques ?

Afreximbank, à travers son initiative en matière de développement des zones industrielles, promue avec son partenaire Arise IIP et les gouvernements africains, contribue déjà à relever une partie de ces défis, permettant au continent de mieux tirer parti de ses ressources agricoles, naturelles et minières, tout en substituant l’importation de produits finis. Le plaidoyer en faveur d’une amélioration et d’une harmonisation des législations douanières, le développement des compétences pour mieux échanger dans le cadre de la ZLECAf, l’alignement des normes commerciales africaines sur les standards de  l’Organisation mondiale du commerce (OMC) sont autant d’initiatives soutenues par Afreximbank et ses partenaires pour réduire le fossé de l’industrialisation de l’Afrique par rapport aux autres continents.

Le développement d’infrastructures et des solutions de support (centre de contrôle de qualité, garantie transfrontalière, etc.) sont les réponses qu’Afreximbank apporte en collaboration avec les bailleurs de fonds et partenaires africains pour résoudre le gap en infrastructure et promouvoir l’industrialisation de l’Afrique. Par exemple, l’African Quality Assurance Centre (AQAC), en partenariat avec Bureau Veritas au Nigeria et bientôt dans d’autres pays, ainsi que la garantie transfrontalière en Afrique de l’Est.

Il convient que Afreximbank dispose de nombreuses solutions de financement pour des projets dans les domaines des infrastructures (routes, aéroports, ports) et de l’énergie, qui constituent des composantes importantes du développement du commerce intra- et extra-africain. Parmi ces solutions, on peut citer, de façon non-exhaustive, la facilité de préparation de projets, qui permet d’atteindre le point de bancabilité pour les infrastructures majeures, les financements directs, les syndications, le partage de risques, les services de conseil ou les financements en faveur de la mobilité électrique, à travers sa filiale FEDA.

Avec un portefeuille d’investissements qui atteint désormais plusieurs milliards de dollars dans ce type de projets, quel message ce modèle envoie-t-il aux capitaux privés internationaux qui perçoivent encore souvent l’Afrique comme une zone à risque trop élevé ?

Au-delà du développement des solutions de financement en PPP, Afreximbank travaille en amont pour accélérer la maturation des projets et les bancabiliser. À ce titre, la Banque fait la promotion, en partenariat avec d’autres bailleurs africains, d’une solution de Facilité de préparation de projets (Project Preparation Facility) dont le but est de soutenir les projets à forte valeur ajoutée dans la finalisation de leurs études de faisabilité et l’accès aux financements pour leur mise en œuvre. Cette solution accroît la possibilité de mener plus de projets en PPP sur le continent, dans la mesure où les coûts d’études de faisabilité, souvent dévolus aux États, sont structurés pour être remboursés par les financements mis en place dans le cadre du projet lui-même.

Afreximbank soutient le développement des PME orientées vers l’exportation à travers des lignes de crédit, des solutions de préfinancement des exportations ou d’affacture, afin d’améliorer l’accès des PME africaines aux financements.