Cette nouvelle enquête s’appuie sur le témoignage exclusif d’un ancien officier de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) aujourd’hui en exil répondant au nom d’emprunt de Safir qui démonte les rouages d’une répression technologique massive contre les opposants. On connaissait déjà Pegasus. Mais l’arsenal utilisé démontre un appétit insatiable des services marocains pour les outils de surveillance.

Pegasus et aussi un arsenal multiforme
Le scandale du logiciel espion israélien Pegasus avait déjà ébranlé Rabat en 2021. Les révélations du lanceur d’alerte confirment non seulement son utilisation massive, notamment via la méthode d’infection zero-click « Heaven » ou l’interception de réseaux, mais elles décrivent un arsenal bien plus large et plus ancien.

Dès 2009, le Maroc est devenu un client important du logiciel RCS de la firme italienne Hacking Team. Les services marocains l’ont utilisé de manière massive pour infecter jusqu’à 2 000 ordinateurs et téléphones mobiles. Durant le Hirak du Rif (2016-2017), la DGST est allé jusqu’à injecter sur le marché, dans des boutiques ciblées, des téléphones en apparence neufs mais dotés du logiciel espion préinstallé. Les services secrets marocains recourent également au piratage physique, utilisant des clés USB pour infecter en moins de trente minutes les appareils d’opposants en transit dans les aéroports, avec la complicité de la police aux frontières.

Algérie : Plus de 6 000 numéros ciblés, un assaut cybernétique sans précédent

Pour l’Algérie, ces révélations sur les méthodes de la DGST marocaine font écho à l’un des volets les plus massifs de l’affaire Pegasus. Les investigations du consortium avaient mis en lumière que le royaume chérifien avait sélectionné pas moins de 6 000 numéros de téléphone algériens comme cibles potentielles de son piratage électronique.

Cet espionnage à l’échelle industrielle a directement visé le cœur de l’État algérien, particulièrement entre 2017 et 2019. Le sommet de l’appareil sécuritaire et militaire, incluant de hauts responsables de l’armée et des services de renseignement, figurait sur cette liste. La diplomatie algérienne a également été ciblée à travers les téléphones de ministres des Affaires étrangères successifs comme Ramtane Lamamra et Sabri Boukadoum. Le Maroc ne s’était pas limité au territoire algérien. Les numéros de citoyens algériens, diplomates le plus souvent, ont été ciblés en “Afrique du Sud, en Angola, en Belgique, au Burkina Faso, au Canada, en Côte d’Ivoire, aux Emirats arabes unis, en Egypte, en Espagne, en Ethiopie, en Finlande, en Indonésie, en Iran, au Kenya, en Mauritanie, au Maroc, en Namibie, au Niger, au Nigeria, en Ouganda, en République tchèque, au Rwanda, au Sénégal, en Suède, en Suisse, en Syrie, en Tunisie, en Turquie et au Zimbabwe.”

Enfin, la sphère politique et civile n’a pas été épargnée, puisque l’entourage de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika, ainsi que des figures de l’opposition et de la société civile, ont fait l’objet de cette surveillance intensive. L’utilisation de ces technologies a ainsi été déployée comme une arme d’ingérence contre la souveraineté algérienne.

Le calvaire des opposants : les cas emblématiques de Radi et Abdelmoumni

L’enquête démontre que cette surveillance de pointe s’acharnait sur les voix critiques intérieures du royaume, combinant technologies cyber et méthodes de surveillance classiques.

Le journaliste d’investigation Omar Radi, figure de l’opposition condamné puis gracié par le roi en juillet 2024, a été la cible d’un dispositif de harcèlement global. En plus d’être l’une des premières victimes de Pegasus, il a subi l’installation de caméras miniaturisées cachées dans les luminaires de son domicile, la pose de micros sous les tables des cafés qu’il fréquentait et la mise sur écoute de l’ensemble de sa famille.

Parallèlement, une cellule de la DGST forte de dizaines d’agents était chargée d’inonder les réseaux sociaux pour détruire sa réputation.

Pour le défenseur des droits humains Fouad Abdelmoumni, l’espionnage a franchi les barrières de la vie privée la plus stricte. En 2020, des vidéos intimes de lui et de sa fiancée avaient été diffusées clandestinement. L’ancien officier Safir confirme aujourd’hui que ces images proviennent de caméras dissimulées par les services secrets dans le système de climatisation de son domicile, retirées aussitôt les séquences enregistrées.

En symbiose avec la « presse de diffamation »

Toutes ces données collectées illégalement, au mépris total des autorisations judiciaires ou des mandats, n’avaient pas pour seul but d’alimenter les dossiers secrets du régime. L’enquête met en lumière une collaboration étroite entre la DGST et certains médias nationaux marocains, qualifiés de « presse de diffamation ». Safir résume cette proximité en affirmant que les services filment les vidéos, prennent les photos et les transmettent directement à des canaux comme ChoufTV, qu’il qualifie de prolongements de la DGST.

L’objectif ultime de cette terreur numérique et médiatique reste d’isoler socialement et professionnellement les opposants, créant un climat de suspicion généralisé où l’entourage même des cibles finit par couper les ponts par peur des répercussions. Malgré la lourdeur des preuves techniques et des témoignages accumulés par le consortium, les autorités marocaines ont choisi de garder le silence face aux sollicitations des journalistes.