Cloud, IA, open source : l’Europe accélère sa stratégie de souveraineté. Reste un enjeu clé : transformer l’Open Source First en véritable mécanisme d’arbitrage technologique.

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Le 3 juin 2026, la Commission européenne a franchi une nouvelle étape dans sa stratégie de souveraineté numérique en dévoilant son Paquet pour la souveraineté technologique européenne. Ce dispositif rassemble plusieurs textes majeurs – le Cloud and AI Development Act (CADA), le Chips Act 2.0, la Stratégie européenne pour l’open source et une feuille de route dédiée à l’IA et à l’énergie – avec une même ambition : réduire les dépendances technologiques de l’Union et renforcer sa maîtrise des infrastructures critiques.

Une dépendance désormais assumée

Malgré les ambitions européennes en matière de souveraineté numérique, le marché du cloud reste largement capté par les hyperscalers américains, qui occupent une position dominante dans les secteurs public comme privé. Cette prééminence ne crée pas seulement une dépendance technologique ; elle expose également l’Europe à des contraintes juridiques et géopolitiques qui échappent à son contrôle. Le Cloud Act en est l’illustration la plus emblématique : cette législation permet aux autorités américaines de solliciter l’accès à des données détenues par des entreprises relevant de leur juridiction, y compris lorsque ces données sont stockées hors des États-Unis. Dans ces conditions, la localisation des données sur le territoire européen ne constitue plus, à elle seule, une garantie suffisante de souveraineté.

Open Source First : un signal fort, mais un mécanisme encore incomplet

L’open source est désormais devenu un enjeu politique majeur. Transparence, auditabilité, maîtrise technologique : ces trois qualités sont aujourd’hui essentielles dans un contexte marqué par des dépendances numériques structurelles.

Cette évolution ne part toutefois pas de zéro. Dès 2016, la France avait ouvert la voie avec la loi pour une République numérique, qui instaurait un cadre encourageant le recours aux logiciels libres dans le secteur public. Ce qui relevait alors d’une politique d’incitation s’inscrit désormais dans une démarche beaucoup plus ambitieuse de structuration à l’échelle européenne.

C’est dans ce contexte que le paquet législatif européen introduit le principe Open Source First. Le message politique est sans ambiguïté mais sa portée dépendra entièrement de sa mise en œuvre. Or, dans sa rédaction actuelle, le Cloud and AI Development Act reste fondé sur une logique d’incitation. L’open source y est placé au même niveau que d’autres critères de décision, comme le coût, les performances ou la sécurité. Pourtant, c’est précisément au moment où les décisions sont prises que se joue l’impact réel de cette politique. En l’absence d’une obligation d’étudier et de documenter une alternative open source avant tout choix technologique majeur, l’open source demeure une option parmi d’autres, et non une étape du processus de décision. Dans les faits, cette approche perpétue les équilibres existants. Les organisations publiques continuent de s’orienter vers les solutions déjà dominantes, portées par des effets combinés d’inertie, de standardisation des outils et d’asymétrie de ressources face aux grands fournisseurs.

Ce qui manque : une mécanique d’arbitrage opposable

Une évolution crédible consisterait à imposer, pour tout projet technologique d’envergure : une évaluation systématique des alternatives open source pertinentes ; une analyse formalisée de ces différentes options et une justification documentée, traçable et auditable lorsqu’un choix crée ou renforce une dépendance supplémentaire. L’objectif n’est pas d’écarter les acteurs non européens mais  de rendre visibles et mesurables les conséquences stratégiques des choix technologiques.

À l’heure où les administrations européennes consomment déjà massivement des services cloud extra-européens, l’absence d’obligations procédurales neutralise largement l’effet recherché par ces nouvelles orientations. La souveraineté risque alors de demeurer un objectif affiché, sans véritable traduction dans les mécanismes de décision.

Un écosystème européen qui gagne en maturité

L’écosystème européen ne se limite plus à une logique défensive centrée sur le logiciel. Il commence progressivement à couvrir l’ensemble de la chaîne technologique, depuis le cloud jusqu’au matériel informatique. Des entreprises comme SUSE occupent une position structurante au niveau des couches système, avec des environnements Linux et Kubernetes déployés dans des architectures cloud hybrides critiques. À l’autre extrémité de la chaîne, des initiatives comme Openchip ambitionnent de réinternaliser une partie des capacités européennes de calcul souverain grâce aux architectures RISC-V et à la conception de processeurs destinés aux charges de travail en intelligence artificielle et en calcul haute performance (HPC). Entre ces deux niveaux interviennent des partenaires d’infrastructure comme FocusNet qui élargissent les possibilités de déploiement au-delà des hyperscalers traditionnels et favorisent des stratégies cloud distribuées et multicloud. Ces acteurs ne constituent pas un ensemble homogène, mais ils dessinent progressivement une architecture cohérente et exploitable. SUSE intervient sur la couche système et d’orchestration, FocusNet sur la couche infrastructure cloud et Openchip sur la couche matérielle. Cette stratification transforme profondément la notion de souveraineté. Celle-ci ne repose plus sur un acteur unique ni sur le remplacement direct des hyperscalers, mais sur la capacité à recomposer une pile technologique complète, cohérente et maîtrisée.

Réglementation, technologie, exécution : le triangle encore incomplet

La souveraineté numérique européenne repose désormais sur trois piliers : la réglementation, la technologie et l’exécution. Les deux premiers progressent. Les cadres réglementaires se renforcent et les briques technologiques gagnent en maturité, qu’il s’agisse des infrastructures cloud, des logiciels open source ou des nouvelles initiatives matérielles européennes. Le véritable point faible se situe ailleurs : dans l’exécution. La manière dont les décisions sont effectivement prises au sein des administrations et des grandes organisations demeure le maillon le plus fragile. Les politiques d’achat, les arbitrages techniques et les choix d’architecture continuent largement d’être dictés par les habitudes, la standardisation et des dépendances historiques.

Le Paquet pour la souveraineté technologique européenne marque incontestablement un tournant stratégique. Mais tant que l’open source restera une simple recommandation plutôt qu’une étape obligatoire et intégrée aux mécanismes de décision publique, l’Europe ne fera qu’aménager ses dépendances, sans s’attaquer réellement à leurs causes profondes.