Azzedine Alaïa voyageait peu. “Il disait toujours qui voyageait sur son tabouret de travail.” raconte Olivier Saillard, président de la Fondation Azzedine Alaïa. Nul doute que le plus important voyage qu’il ait effectué l’a mené de sa Tunisie natale à Paris, où son destin de couturier s’est exaucé. Après avoir abordé ses premier amours à travers une exposition dédiée à sa collection Christian Dior, la Fondation Azzedine Alaïa remonte encore le fil de son histoire en interrogeant ce qu’il a emporté avec lui de l’Afrique, ce qui vient affleurer, de manière tue ou non, à la surface de sa couture si fièrement parisienne.
Jusqu’en janvier, Azzedine et l’Afrique rassemble dans l’écrin de la rue de la Verrerie les silhouettes, en grande majorité inédites, qui racontent l’africanité de la mode d’Azzedine Alaïa. Les liens se révèlent au gré d’évidentes références, des robes de chic momies à bandelettes ou une veste en crocodile sauvage. Mais aussi des plus ténues ou moins connues, comme des bayadères pigmentés ou des robes aux réseaux de fils retenus par des coutures aux airs d’arts premiers. Un parcours enchanteur pour un récit jamais vraiment formulé, mis en scène par Olivier Saillard qui en raconte les dessous.

Exposition “Azzedine Alaïa et l’Afrique” en ce moment à la Fondation Azzedine Alaïa.
© Harper’s Bazaar France
Harper’s Bazaar : Pourquoi avoir choisi d’aborder cet angle, et de le faire maintenant ?
Olivier Saillard : En fait, l’idée de cette exposition était là depuis quelques années. En 1996, Peter Byrd (aussi exposé dans le cadre de l’accrochage, NDLR) avait fait un reportage photographique avec Azzedine Alaïa pour le magazine Elle. Ils s’étaient rendus tous les deux au Kenya, avaient passé du temps avec des Maasaï. Retomber sur ce magazine, et surtout lire les propos de Azzedine Alaïa, qui disait qu’il était revenu de ce voyage très enthousiaste, m’a presque encouragé à faire l’exposition. Il disait : “Ce que j’ai le plus aimé, c’est de voir la manière des Maasai de marcher, avec élégance, avec lenteur.” Et aussi : “Quoi de plus aristocratique que leur manière de regarder le ciel ?”
Je me suis dit qu’il ne fallait surtout pas faire de choses trop caricaturales : ce n’est pas parce qu’il y a une Saharienne, du macramé, des coquillages, que ça “fait Afrique”. J’ai essayé de regarder qu’est-ce qu’il y avait d’Africain en lui, mais pas seulement l’Afrique sub-saharienne, la Tunisie et l’Égypte (parce qu’il y a beaucoup d’Égypte chez Azzedine Alaïa). Donc c’est une immersion, un voyage comme ça, en quelques inspirations africaines.
H.B. : Tourné vers la France, vers Paris, Azzedine Alaïa, l’a quittée tôt, l’Afrique. Quel rapport il entretient-il avec avec cette terre qu’il a laissé derrière lui ?
O.S. : C’était un peu ambigu, parce que Azzedine Alaïa était très fier d’être un couturier français. Il disait que la plus grande décoration qu’il avait reçue de la France, c’était la naturalisation française. Appartenir à cette grande histoire de la mode française représentait beaucoup. Jamais, il ne disait qu’il était un couturier tunisien qui s’était réalisé à Paris. Jamais il ne parlait de ça. Mais ce qui est joli avec Azzedine Alaïa, c’est que toutes ces allusions tunisiennes, égyptiennes, africaines, subsahariennes, arrivent toujours avec des souvenirs intimes. Sans rien dire à ce propos -il n’y avait pas d’attitude opposée non plus-, il se sentait Parisien, Français, et plus encore, du marais. Ici, rue de la Verrerie, on peut dire qu’il a construit un petit état. Il y a le lieu d’exposition, il y avait les ateliers, la cuisine, le lieu de présentation, ses appartements, ses archives, c’est presque une ville, une médina.

Exposition “Azzedine Alaïa et l’Afrique” en ce moment à la Fondation Azzedine Alaïa.
© Harper’s Bazaar France
H.B. : Qu’est-ce qui, dans sa couture, frappe le plus de cet enracinement africain ?
O.S. : Il y a des vêtements, par exemple, qui rappellent les maisons blanches de Tunisie, mais aussi les vêtements blancs perforés qui rappellent les moucharabieh de son enfance. Il y a des choses beaucoup plus africaines comme une robe avec des cordes, des allusions à des savoir-faire Maasaï ou d’autres cultures d’Afrique. Moi, j’ai essayé de voir aussi d’une manière moins premier degré les couleurs. L’exposition est la première qui permet de voir le goût d’Azzedine pour une forme d’ornementation et de voir qu’il était aussi un très bon coloriste. Des couleurs de terre, des couleurs d’épices, très chaudes. Sans le savoir, on voit bien que ce n’est pas quelqu’un qui vient de la Hollande ou de la Suède.
H.B. : Est-ce qu’il aurait pu lui-même orchestrer cette exposition ?
O.S. : Je ne sais pas. C’est une bonne question. Il y a une trace de cette exposition, en germe, à Groningen à la fin des années 80. Il y avait tout un thème africain mélangé avec des peintures de Basquiat. Après, je crois qu’il l’avait tout laissé pour qu’on puisse le faire. C’est déjà un aveu. Je pense aussi, peut-être, qu’il aurait été heureux qu’on ne salue pas qu’une Afrique fantasmée. Ça nous permet aussi de montrer un Azzedine moins connu, moins célébré.

Exposition “Azzedine Alaïa et l’Afrique” en ce moment à la Fondation Azzedine Alaïa.
© Harper’s Bazaar France
“Azzedine Alaïa et l’Afrique”, Fondation Azzedine Alaïa, 18, rue de la Verrerie 75004 Paris, jusqu’au 4 janvier 2027.