Trente ans après sa présentation comme le joyau du patrimoine de
l’Afrique du Sud post-apartheid, le site de Thulamela reste une
énigme. Dans la revue Conservation and Management of
Archaeological Sites, Tim Forssman (université de
Mpumalanga, université de Pretoria, université d’Oxford), Justine
van Heerden (université de Mpumalanga), Linell Chewins et Peter
Delius (université du Witwatersrand) dressent un constat sévère. Ce
centre politique, perché sur une colline de grès du parc national
Kruger, entre les rivières Limpopo et Luvuvhu, n’a fait l’objet
d’aucune recherche systématique. Presque tout ce que l’on croit
savoir de ce royaume repose sur des suppositions, et non sur des
preuves publiées.
Les faits archéologiques se révèlent pourtant solides. Le
complexe couvre environ neuf hectares, avec des murs en pierres
sèches, des zones résidentielles, des passages, des greniers et des
enclos à bétail. Les datations au carbone 14 situent l’occupation
entre 1447 et 1643 apr. J.-C., soit après l’apogée de Mapungubwe et
du Grand Zimbabwe. Les chercheurs retournèrent sur place en 2022,
dépouillèrent les archives des fouilles des années 1990. Ils
empruntèrent l’ensemble des objets à l’institution qui les
conserve. Leur verdict : le matériel n’a jamais été analysé.
Un or qui a éclipsé tout le reste
Ce sont l’or et des sépultures qui ont rendu le site célèbre. En
1993, lors de travaux de réhabilitation, Sidney Miller met au jour
des ossements humains sous le sol de deux huttes, accompagnés d’un
important ensemble d’objets en or. L’émotion se révèle immense dans
un pays qui vient de sortir de l’apartheid. Tout le reste comprend
un vaste ensemble de céramiques, des dizaines de fusaïoles
utilisées pour filer le coton, des pointes de flèche en fer, un
double gong métallique, une amulette en ivoire gravée, des perles
de verre et un tesson de porcelaine.
© Forssman, T., et al.,
2026
Vue
aérienne orientée vers l’est de Thulamela, délimitée par une ligne
blanche (A), et du complexe entouré de murs de pierre (B) montrant
l’emplacement des enclos et du dépotoir (Photo : Clive Morris
Productions).
Il se trouva rangé dans des caisses au musée Ditsong, à
Pretoria, sans jamais d’étude. Les pièces en or exposées au musée
de Skukuza, elles, ont été volées. Un détail mérite pourtant
l’attention : un tesson de céramique portant des résidus d’or. Il
suggère que l’or n’était pas seulement porté ou échangé à
Thulamela, mais aussi travaillé sur place.
Le récit du roi et de sa reine vacille
Les deux sépultures ont vite été qualifiées de royales : un
homme, une femme, un chef et son épouse. Les auteurs invitent à la
prudence. Les datations indiquent que la sépulture masculine
précède la féminine d’au moins cinquante ans. Une nouvelle
calibration réduit cet écart. Mais rien ne prouve que les deux
personnes ont vécu ensemble. L’archéologue Thomas Huffman a même
proposé que l’homme ait été réinhumé à la fin de l’occupation du
site. Ce qui inverserait complètement le récit admis.
© Forssman, T., et al.,
2026.
Divers
objets découverts à Thulamela, liés au commerce et à l’artisanat
local. A : un gong double en métal, B : un vase en céramique
remanié, C : des fusaïoles, D : une pointe de flèche en fer, E :
divers objets en or, et F : une amulette en ivoire gravée.
Plus largement, l’organisation du site se lisait à travers un
modèle importé, celui du Grand Zimbabwe. Les dirigeants occupaient
les hauteurs. Tel enclos serait la zone du chef, tel autre la
résidence d’une épouse, tel autre un atelier. Aucune de ces
interprétations ne se voit démontrée. La chronologie elle-même
comporte des résultats incohérents, avec des échantillons anciens
situés au-dessus d’échantillons plus récents.
Une course contre l’érosion
L’équipe a donc lancé un programme en trois volets : établir un
catalogue des objets — qui n’existe toujours pas —, leur appliquer
des analyses non destructives, puis fouiller au-delà du complexe
fortifié, jamais exploré. Autour de la colline, plus de cent sites
archéologiques se trouvent déjà repérés. Les expertes les
cartographieront par LiDAR, télédétection et relevés 3D. On
n’attend aucune conclusion définitive avant plusieurs années.
L’urgence est réelle. Les inondations font s’effondrer des murs
et abîment les vestiges de la vallée. Les animaux, les vols et des
interventions de conservation irrégulières achèvent le travail.
Selon les auteurs, il deviendra bientôt impossible de reconstituer
le plan du royaume.
Reste une dernière question, politique celle-là. Thulamela se
voit rattaché au patrimoine venda. Mais les chercheurs rappellent
qu’aucune preuve ne relie le site à un groupe actuel, et qu’aucun
ne conserve de tradition orale à son sujet. Le paysage porte en
revanche une blessure récente. En 1969, au moins 2 000 Makuleke se
virent expulsés de la région au nom de la conservation, avant
d’obtenir la restitution de leurs terres après 1994. Aujourd’hui,
membres makuleke, venda et tsonga participent aux repérages de
terrain. Le royaume oublié ne constitue pas une ruine isolée : il
attend qu’on lise enfin son histoire.
Source : Forssman, T., van Heerden, J., Chewins, L., &
Delius, P. (2026). “Thulamela: Gold, Human Burials, and
a Forgotten African Kingdom”. Conservation and Management of
Archaeological Sites, 1–18.