Depuis plus d’un siècle, les armes déposées dans les tombes de
princesses égyptiennes intriguent les spécialistes. Symboles
rituels ou objets réellement utilisés ? Zeinab Hashesh (université
de Beni-Souef, Égypte), Ahmed Gabr (ministère du Tourisme et des
Antiquités, Le Caire) et Roxie Walker (Institute for
Bioarchaeology, Londres) ont rouvert le dossier. Dans la revue
Frontiers in Environmental
Archaeology
, ils décrivent six squelettes royaux de
Dahchour, au sud du Caire. Ces personnes ont vécu à la fin du Moyen
Empire, vers 1850-1700 avant notre ère. Leurs os portent des
marques compatibles avec un maniement régulier des armes. La
conclusion, séduisante, reste toutefois discutée.

Le cœur de l’étude concerne les insertions musculaires, ces
zones où muscles et ligaments s’attachent à l’os. Chez plusieurs
princesses, ces attaches sont très développées, surtout aux bras et
aux épaules. Les auteurs y voient la trace de gestes répétés et
intenses, comme tendre la corde d’un arc. La princesse Ita, morte
entre 28 et 34 ans, montrait de fortes insertions à la main et à
l’épaule droites. Selon les chercheurs, ces marques évoquent une
prise ferme d’armes, peut-être le poignard trouvé dans sa
tombe.

Des squelettes oubliés pendant plus d’un siècle

Les six défunts avaient été exhumés en 1894-1895 par Jacques de
Morgan, puis largement oubliés. Redécouverts en 2020 dans les
réserves du Musée égyptien, ils ont été réétudiés au microscope,
aux rayons X et par spectroscopie infrarouge. L’ensemble réunit le
roi Hor et cinq femmes : Noub-Hotep, Ita, Khenmet, Itaweret et une
inconnue, sans doute la princesse Sathathormeryt. Quatre d’entre
elles seraient filles du pharaon Amenemhat II. Les crânes manquent
presque tous, perdus au début du XXᵉ siècle, et seuls 22 à 58 % de
chaque squelette subsistent.

Plusieurs individus portent des fractures anciennes, bien
consolidées. Itaweret, jeune femme de 20 à 34 ans, avait survécu à
des côtes et des os du pied cassés. Selon les auteurs, ces bonnes
cicatrisations traduisent des soins efficaces pour l’époque,
cohérents avec le savoir chirurgical du papyrus Edwin Smith.
Plusieurs squelettes révèlent aussi des carences ou des infections.
Enfin, des anomalies rares de la colonne, partagées par plusieurs
sujets, suggèrent une parenté étroite et des unions au sein de la
lignée royale.

Un mélange d’encens et de genévrier

La spectroscopie a caractérisé les matières noires collées aux
os. Il s’agit d’un mélange d’encens (résine de Boswellia)
et de résine de genévrier (Juniperus oxycedrus), sauf chez
Ita, embaumée au seul genévrier. Ces produits, rares en Égypte,
provenaient de réseaux d’échange lointains, notamment le pays de
Pount et la Nubie. Leur emploi régulier, d’un individu à l’autre,
indique un traitement funéraire standardisé, réservé à l’élite.

© Sameh Abdel
Mohsen

Le
poignard enterré avec la princesse Ita.

Si elle se confirme, cette lecture bouscule une idée reçue. Les
armes des sépultures féminines ne constitueraient pas de simples
offrandes symboliques, mais des objets manipulés du vivant des
princesses. Le roi Hor et Noub-Hotep présentent eux aussi des
marques d’archerie. Pour les auteurs, le statut royal n’excluait
pas des activités physiques exigeantes, tir à l’arc ou chasse, y
compris chez les femmes.

Une conclusion loin de faire
l’unanimité

Plusieurs spécialistes extérieurs appellent à la prudence. Sonia
Zakrzewski (université de Southampton), citée par Live Science, rappelle
qu’une insertion marquée signale un muscle sollicité, sans en
révéler la cause précise. L’âge, la corpulence ou la génétique
produisent des effets semblables. Notons que le tir à l’arc est
très asymétrique, alors que plusieurs marques sont bilatérales.
Enfin, il aurait fallu un groupe de comparaison non royal pour
tester l’hypothèse.

Les auteurs reconnaissent ces limites, à commencer par la perte
des crânes. Ils prévoient des analyses d’ADN ancien et d’isotopes
stables, encore soumises à autorisation, pour préciser origines et
liens de parenté. Au-delà des trésors, souvent seuls mis en valeur,
l’équipe veut redonner une histoire aux personnes elles-mêmes. Les
os de Dahchour rappellent qu’un corps, même royal, garde la trace
de ses gestes et de ses épreuves.

Source :  Zeinab Hashesh et al., “Bioarcheological Reassessment of
Dahshur Royal Skeletal Remains from the late middle kingdom (c.
1850 to 1700 BCE)
”. Frontiers in Environmental
Archaeology (2026)