L’été 2026 confirme une mutation qui est aussi bien de portée météorologique mais aussi économique.
Entre les 49,7 degrés relevés à Kairouan et les délestages électriques touchant 20 gouvernorats, la chaleur extrême s’impose comme une variable de gestion à part entière, au même titre que le coût du crédit ou le prix de l’énergie. Pour les directions d’entreprise tunisiennes, la question dépasse la dimension de subir la canicule pour s’engager dans son pilotage, avec méthode, chiffres et anticipation.
Un été hors normes
L’Institut national de la météorologie l’atteste dans son bulletin climatique 2025. La Tunisie s’inscrit dans une tendance de réchauffement sans équivoque depuis 1950, marquée par une intensification des vagues de chaleur et des records régionaux dans le Nord et le Centre du pays.
L’été 2026 en fournit une démonstration éclatante. Le 17 juillet, Kairouan a enregistré 49,7 degrés, plaçant la ville au sommet du classement mondial des températures ce jour-là. Trois jours plus tard, 20 gouvernorats étaient placés en vigilance orange, avec des maximales attendues jusqu’à 49 degrés. Dans le Nord, le thermomètre a oscillé entre 42 et 47 degrés, contre 39 à 43 degrés au Centre et au Sud, tandis que Djerba, pourtant tempérée par la mer, a atteint 43 degrés, provoquant des pénuries d’eau qui ont perturbé habitants et secteur touristique.
Cette intensité thermique a une traduction énergétique immédiate. La demande électrique a bondi d’environ 30% selon la Société tunisienne de l’électricité et du gaz, contraignant l’opérateur à programmer des coupures dans plusieurs régions, en pleine période de production. Entre autres, au moment précis où les entreprises auraient besoin de plus de climatisation pour maintenir leurs cadences, le réseau électrique atteint ses limites structurelles.
C’est cette convergence entre stress thermique, stress énergétique et stress hydrique que le bulletin de l’INM désigne comme le nouveau triptyque de vulnérabilité économique du pays.
Ce que la physiologie du travail impose
Les sciences du travail apportent un cadre chiffré précis à cette réalité. Selon l’Organisation internationale du travail, la performance d’un salarié commence à décliner dès que la température dépasse 24 à 26 degrés, et un travailleur moyen perd jusqu’à 50% de sa capacité opérationnelle lorsque le mercure atteint 33 à 34 degrés, soit des conditions désormais courantes en Tunisie durant les mois de juillet et août. À l’échelle mondiale, l’OIT projette qu’en 2030, entre 2,2% et 3,8% du total des heures travaillées seront perdues chaque année à cause de la chaleur, l’équivalent de 80 à 136 millions d’emplois à temps plein, pour un coût économique estimé à 2 400 milliards de dollars.
Ces ordres de grandeur se confirment secteur par secteur dans les économies déjà étudiées. En France, la productivité horaire du bâtiment chute de 20% lors des pics de chaleur et celle de l’agriculture recule de 15%, selon les données croisées de l’INSEE et de l’OIT, avec une perte structurelle de PIB estimée à 1,5% à politiques inchangées.
Rapportée à la structure économique tunisienne, où l’agriculture pèse 9,5% du PIB et emploie 13% de la main d’œuvre, où l’industrie représente 23,5% du PIB et où les services en concentrent 67%, cette mécanique de perte de productivité touche un socle particulièrement large de travailleurs exposés, qu’ils soient dans les champs, sur les chantiers ou dans des ateliers textiles faiblement climatisés.
Cartographie sectorielle