Les délestages tournants rythment le quotidien des Tunisiens depuis la mi-juillet et nourrissent un sentiment d’exception nationale. Les faits le démentent : plusieurs pays de la région connaissent simultanément des coupures, sous l’effet de chaleurs extrêmes et de fragilités propres à chaque système électrique. De la Libye à Malte, les réseaux méditerranéens sont sous pression ; plus à l’est, l’Irak traverse une crise bien plus grave, aggravée par la guerre et l’effondrement de ses approvisionnements.
Mais cette mise en perspective n’exonère de rien. Car si la Tunisie n’est ni la plus mal lotie ni victime d’un choc extérieur comparable à celui que subit l’Irak, sa crise révèle surtout des fragilités nationales anciennes, aggravées par la canicule et par la disparition des marges d’importation régionales.
L’essentiel en deux minutes
Ce n’est pas une exception tunisienne. La Libye, l’Algérie, Malte et l’Irak connaissent simultanément des coupures ou de fortes tensions électriques, sur fond de températures dépassant 40 °C.
L’Europe n’est pas épargnée. À Malte, membre de l’Union européenne, le Premier ministre a présenté des excuses publiques après plusieurs jours d’interruptions.
Les causes diffèrent. L’Irak subit un choc de guerre venu aggraver une crise déjà structurelle ; la Tunisie affronte surtout les conséquences de retards d’investissement anciens, amplifiées par la canicule et par la baisse des possibilités d’importation.
Sortir de la crise a un prix. L’Égypte a suspendu ses délestages, mais au prix d’importations massives et durables de combustibles.
Le tableau régional en un coup d’œil
Pays
Situation
Facteur immédiat
Fragilité de fond
Tunisie
Délestages tournants
Canicule et pointe de consommation
Très faible marge de réserve, retards d’investissement
Algérie
Réseau sous pression, marges d’exportation très réduites
Chaleur et demande intérieure
Capacités mobilisées pour le marché national
Libye
Panne généralisée touchant une large partie du pays
Défaillance de transport et arrêts de centrales
Infrastructures fragiles, fragmentation
Malte
Coupures répétées sur plusieurs jours
Record de chaleur, demande sans précédent
Réseau de distribution sous pression
Irak
Coupures de plusieurs heures
Guerre, effondrement des exportations, baisse du gaz iranien
Déficit chronique, sous-investissement, mauvaise gouvernance
Égypte
Pas de vague comparable actuellement
Importations massives permettant d’éviter les délestages
Déclin du gaz national, coût budgétaire
Le constat le plus large a été dressé le 22 juillet par l’agence Bloomberg : des coupures frappent une Afrique du Nord pourtant riche en énergie, de la Libye à la Tunisie et à l’Algérie, alors que des températures supérieures à 40 °C mettent les infrastructures sous pression et révèlent des lacunes d’approvisionnement.
L’agence souligne le paradoxe : ces coupures d’ampleur inhabituelle mettent en évidence la difficulté de ces pays à faire fonctionner des installations vieilles de plusieurs décennies et, dans certains cas, une pénurie aiguë de combustibles dans une région abritant parmi les plus importantes réserves énergétiques mondiales.
Libye : la panne que la STEG cherche à éviter
Le voisin oriental illustre le scénario redouté. Selon le ministère libyen de l’Électricité, cité par Bloomberg, des coupures périodiques ont dégénéré vendredi en une panne généralisée touchant une large partie du pays. La défaillance d’une ligne de transport dans l’ouest a entraîné l’arrêt de centrales majeures et perturbé l’alimentation en eau. Tripoli a ensuite obtenu du Caire l’activation d’une interconnexion transfrontalière.
Deux enseignements se dégagent pour le lecteur tunisien. Les perturbations simultanées de l’électricité et de certaines infrastructures hydrauliques confirment la dépendance des réseaux d’eau à l’énergie. Cette panne étendue rappelle également que le délestage, aussi pénible soit-il, reste une mesure de protection : c’est précisément ce que la STEG invoque lorsqu’elle le présente comme le dernier rempart avant l’effondrement du réseau.
Algérie : le secours qui disparaît au pire moment
La situation algérienne aggrave mécaniquement celle de la Tunisie. Le PDG de la STEG, Fayçal Trifa, l’a expliqué sans détour : les disponibilités électriques algériennes sont « très faibles » et ne peuvent satisfaire les besoins tunisiens, l’Algérie affrontant des conditions climatiques comparables et une hausse notable de sa propre demande.
Le mécanisme est implacable. Tunis compte sur les importations algériennes et libyennes pour combler son déficit, mais ces marges s’évanouissent au moment exact où la canicule les rend indispensables, contraignant le pays à s’appuyer sur ses seules capacités nationales.
Malte : le miroir européen
La vague ne s’arrête pas aux frontières de l’Afrique du Nord. La capitale maltaise, La Valette, s’est retrouvée sans électricité mercredi, au lendemain d’excuses « inconditionnelles » présentées par le Premier ministre Robert Abela après plusieurs jours de coupures à travers le pays.
Le thermomètre a atteint 43,3 °C samedi, journée de juillet la plus chaude jamais enregistrée sur l’île, et se maintenait autour de 42 °C les jours suivants. Selon l’agence Italpress, certaines localités sont restées privées de courant plus de douze heures. Les bâtiments de l’administration centrale, dont le bureau du Premier ministre, ont été touchés, comme les commerces et l’hôtellerie.
L’opérateur public Enemalta attribue ces pannes à des défaillances du réseau de distribution provoquées par les températures extrêmes et une demande électrique record. Robert Abela a précisé qu’elles ne résultaient pas d’une production insuffisante, mais de problèmes affectant le réseau de distribution à Malte et Gozo. Il a renvoyé à l’achèvement d’un second interconnecteur avec la Sicile et rappelé que son gouvernement avait investi 161 millions d’euros dans le réseau depuis 2022-2023.
Le parallèle avec la Tunisie est frappant : petit pays méditerranéen, chaleur exceptionnelle, climatisation, réseau sous tension — et aucune guerre pour servir d’explication. À Malte comme à Tunis, l’opposition réclame des indemnisations pour les familles et les entreprises, et le débat porte sur le rythme des investissements face à la croissance de la demande.
Irak : bien pire, mais pour d’autres raisons
À l’échelle régionale, le cas irakien change l’ordre de grandeur. Les besoins estivaux atteignent 55 000 mégawatts pour une capacité de production plafonnant à 28 000 MW : un déficit de 27 000 MW, soit plus de cinq fois la consommation de pointe de la Tunisie.
Les conséquences humaines sont sans commune mesure. L’été dernier, avant même l’aggravation du conflit, des provinces du centre comme Nadjaf, Kerbala, Diwaniyah, Babil et Mouthanna subissaient déjà jusqu’à douze heures de coupure quotidienne, déclenchant manifestations, routes bloquées et affrontements avec les forces de sécurité.
Mais il serait faux d’imputer cette crise à la seule guerre. Le déficit irakien est ancien, produit de décennies de conflits, de corruption et de sous-investissement, doublé d’une dépendance structurelle au gaz iranien, qui alimentait 30 à 40 % de la production électrique du pays.
La guerre a joué le rôle d’accélérateur catastrophique : depuis la fermeture du détroit d’Ormuz, les recettes pétrolières sont passées d’environ 6,7 milliards de dollars en février à près d’un milliard en mai, soit un effondrement de plus de 85 %, privant l’État d’une grande partie de ses moyens d’acheter des combustibles de substitution. Dans le même temps, les livraisons de gaz iranien ont chuté très en deçà des besoins des centrales. Bagdad a annoncé un programme de 7 500 MW répartis sur quinze projets solaires.
L’Égypte : une accalmie réelle, mais coûteuse
Le contre-exemple existe, à condition de ne pas l’idéaliser. La vague actuelle n’a pas touché l’Égypte, qui avait pourtant appliqué à partir de l’été 2023 environ un an de coupures programmées. Le pays y a mis fin après l’arrivée de cargaisons de gaz naturel liquéfié, au terme d’un plan d’importation évalué à environ 1,18 milliard de dollars de gaz et de fioul lourd.
Cette accalmie demeure cependant extrêmement coûteuse : Le Caire négocie désormais des approvisionnements pouvant atteindre 15 à 18 cargaisons de GNL par mois pendant plusieurs années, alors que la production gazière nationale continue de décliner.
L’Égypte montre donc qu’un gouvernement peut suspendre les délestages rapidement, à condition d’en assumer un coût budgétaire considérable. Elle ne constitue pas encore la preuve d’une résolution structurelle.
Même l’Europe riche n’est pas à l’abri
En France, la canicule n’a pas provoqué de délestage national, mais elle a réduit la production nucléaire, plusieurs réacteurs dépendant de cours d’eau devenus trop chauds ou trop bas pour assurer leur refroidissement dans les conditions habituelles.
Au Royaume-Uni, le réseau a connu de fortes tensions pendant la canicule de juin, mais les coupures ont été évitées grâce aux réserves, aux achats d’urgence et aux échanges transfrontaliers. La différence avec la Tunisie tient moins à l’exposition climatique qu’aux réserves disponibles, aux interconnexions et à la capacité financière d’absorber le choc.
Le diagnostic tunisien, sans complaisance
Les éléments structurels sont désormais établis. Le secteur électrique tunisien dispose de très peu de marge de réserve, conséquence d’années de retard dans la construction de nouvelles capacités, alors que la consommation nationale progresse d’environ 5 % par an.
La STEG, qui produit l’écrasante majorité de l’électricité à partir de gaz naturel largement importé d’Algérie, connaît des difficultés financières depuis des années. Les syndicats reprochent de longue date aux gouvernements successifs d’avoir privé l’entreprise publique d’investissements.
Les renouvelables ne représentent qu’une faible fraction du mix, très loin de l’objectif national de 35 % à l’horizon 2030. De nouveaux projets solaires et une interconnexion de 600 MW avec l’Italie sont dans les tuyaux, mais aucun n’arrivera à temps pour soulager l’été en cours.
Sur le terrain, la mécanique est connue : la consommation atteint près de 5 000 mégawatts aux heures de pointe, en hausse de 30 % par rapport à la normale, sous l’effet massif de la climatisation. Le maximum se situe entre 14 heures et 17 heures, lorsque les climatiseurs tournant à plein régime portent la demande à son sommet.
Ce que révèle la comparaison
Le tableau régional livre une conclusion inconfortable. La Tunisie n’est ni la plus mal lotie, ni frappée par une catastrophe extérieure qui l’exonérerait de ses choix. Comme Malte, elle voit une chaleur exceptionnelle révéler les faiblesses de son système électrique, sans pouvoir invoquer la géopolitique. Comme l’Égypte hier, elle constatera que la sortie de crise se paie.
Les solutions tunisiennes sont identifiées — solaire, interconnexion italienne, autoconsommation avec stockage désormais encadrée par la STEG —, mais toutes arriveront après cet été.
La vraie question n’est donc pas de savoir si la Tunisie est un cas exceptionnel. C’est de savoir à quoi ressemblera l’été 2027.
La leçon de cette crise
La vague de chaleur est régionale ; la capacité à lui résister dépend des investissements, des réserves disponibles, des interconnexions et des décisions prises avant la crise.