La recomposition économique de l’Éthiopie s’accélère. En décembre 2025, deux séquences diplomatiques et financières distinctes, mais convergentes, ont confirmé un mouvement déjà à l’œuvre : pendant que l’Union européenne poursuit ses arbitrages internes et affine la mise en œuvre de sa stratégie Global Gateway, l’Inde et la Chine consolident, de manière très opérationnelle, leur contrôle sur des segments clés de l’économie éthiopienne.
Fin novembre, une banque chinoise a engagé 500 millions de dollars pour enclencher la première phase du nouvel aéroport international de Bishoftu, un projet estimé à 12,5 milliards de dollars à terme. Pensé comme un hub continental capable d’accueillir jusqu’à 110 millions de passagers par an à l’horizon long, l’aéroport doit renforcer le rôle d’Addis-Abeba en tant que plateforme logistique et commerciale majeure en Afrique. En rejoignant la Banque africaine de développement au tour de table, Pékin ne se contente pas d’apporter des financements : il s’inscrit durablement dans la conception, la construction et l’exploitation d’une infrastructure stratégique, appelée à structurer les flux de marchandises et de personnes pendant plusieurs décennies.
Quelques semaines plus tard, la visite à Addis-Abeba du Premier ministre indien Narendra Modi, les 16 et 17 décembre — une première depuis quinze ans pour un chef de gouvernement indien — a marqué une étape complémentaire. L’élévation des relations bilatérales au rang de partenariat stratégique a élargi la coopération au-delà du commerce et de l’industrie manufacturière. Les accords signés portent sur les infrastructures publiques numériques, l’interconnexion des systèmes de paiement, la création d’un centre de données pour le ministère éthiopien des Affaires étrangères et le partage d’expertise en matière de gouvernance digitale.
Avec un stock d’investissements cumulés estimé à plus de 6,5 milliards de dollars, environ 675 entreprises implantées et 75 000 emplois locaux, l’Inde est déjà un acteur central de l’appareil productif éthiopien. Désormais, elle contribue aussi à structurer ses architectures financières et administratives.
La Chine finance et construit les infrastructures lourdes ; l’Inde déploie les couches numériques et les interfaces. Ensemble, elles s’ancrent au cœur de l’économie réelle. Face à cette avancée asiatique, l’Union européenne ne brille pas par son absence, mais par sa temporalité. Bruxelles continue de travailler à la déclinaison nationale de Global Gateway, en veillant à l’alignement des financements, des conditionnalités et des objectifs de durabilité. Cette approche méthodique, conforme aux normes européennes, contraste toutefois avec la rapidité d’exécution de ses concurrents asiatiques.
L’Union Européenne en mode rattrapage
Le décalage est particulièrement visible dans la mobilité des élites économiques. Addis-Abeba s’est imposée comme un hub aérien continental grâce à Ethiopian Airlines, qui relie la capitale à plus de 60 villes africaines. Mais pour les cadres et entrepreneurs éthiopiens, l’accès à l’espace Schengen reste complexe, long et incertain. À l’inverse, les déplacements vers Dubaï, Mumbai, Guangzhou ou Bangkok sont fluides, favorisant un glissement progressif des circuits commerciaux et industriels vers l’Est.
Cette dynamique se retrouve dans la finance. Le lancement de l’Ethiopian Securities Exchange (ESX) en janvier 2025 devait faciliter l’entrée des investisseurs institutionnels occidentaux. Mais fin 2025, les résultats restent mitigés. L’introduction partielle d’Ethio Telecom, conçue pour attirer les capitaux européens, a souffert des incertitudes réglementaires et du risque de change. Pendant ce temps, les groupes chinois et indiens, habitués aux marchés frontières, continuent d’investir directement dans le textile, la pharmacie, l’agro-industrie et la logistique, souvent en dehors des marchés boursiers.
Le paradoxe est désormais clair. Lorsque l’Union européenne aura finalisé ses processus, sécurisé ses instruments et pleinement déployé Global Gateway en Éthiopie, elle découvrira probablement une économie où l’essentiel de l’outil de production, des infrastructures et des systèmes numériques sera déjà largement contrôlé par des acteurs asiatiques, au premier rang desquels la Chine et l’Inde.
L’Éthiopie, pour sa part, ne fait pas un choix idéologique, mais affiche son pragmatisme. Elle diversifie ses partenariats, capte les capitaux disponibles et privilégie les acteurs capables d’exécuter rapidement. Dans ce contexte, l’enjeu pour l’Europe n’est plus d’annoncer une vision, mais de réduire l’écart entre la conception et l’action. À défaut, son influence dans la Corne de l’Afrique risque de se jouer à contretemps, dans une économie qui a déjà commencé à se structurer sans elle.