A Menéa, le lobby des éleveurs s’oppose à la politique céréalière du président Tebboune

Djamel BELAID 27 juillet 2026

Excédé par les dévastations de ses champs par des hordes de dromadaires, un producteur de blé de Menéa a empoisonné des abreuvoirs près de ses pivots. Afin d’avertir les éleveurs il a utilisé les réseaux sociaux. L’affaire n’est pas passée inaperçue, elle illustre les intérêts contradictoires entre éleveurs et producteurs de blé à Menéa.

Au-delà de la seule wilaya de Menéa, c’est l’ensemble de l’Algérie qui connaît cette opposition. La production de céréales est une des priorités des pouvoirs publics et est particulièrement mise en avant par le président Tebboune. Quant aux éleveurs, ils visent l’utilisation de la végétation désertique gratuite.

L’incident a enflammé les réseaux sociaux. La Chambre d’agriculture locale a dénoncé le fait que cet agriculteur ait déversé de l’acide dans les abreuvoirs et une plainte a été déposée. Il aurait été arrêté par le Darak el Watani.

Des dromadaires laissés libres dans la nature

S’il est évident que verser de l’acide dans des abreuvoirs à proximité de son pivot d’irrigation, comme l’a fait cet agriculteur, est une action répréhensible, il s’agit de déterminer le vrai fautif. En Algérie, à priori, la propriété privée est protégée par la justice et les forces de l’ordre.  Aussi, dans cette affaire, c’est le producteur de blé qui a été lésé. Il illustre les nombreux conflits qui opposent propriétaires de dromadaires laissés dans la nature et les investisseurs producteurs de céréales. Une tradition ancestrale d’élevage de dromadaires dite du H’mill consiste à laisser les animaux libres durant une grande partie de l’année dans la nature et à les récupérer en été aux abords des puits. Chaque éleveur retrouve ses bêtes car celles-ci sont marquées au fer rouge.

Problème, ces hordes d’animaux dégradent la fragile végétation saharienne, s’attaquent aux cultures sous pivot et provoquent des accidents de la route du fait de leur divagation. Si ce type d’élevage pouvait se pratiquer au siècle dernier, l’ampleur qu’il prend du fait de la demande en viande de 50 millions de consommateurs devient problématique.

Menéa, un fort lobby des éleveurs

Dans la région de Menéa le lobby des éleveurs est puissant. L’investisseur Hadj Ayeche a eu l’occasion de s’exprimer dans la presse en faveur de l’élevage d’agneaux sous pivots. Déjà propriétaire de plusieurs pivots et d’un millier de brebis et de plus de 400 dromadaires, il a déclaré que si les pouvoirs publics lui accordaient des autorisations supplémentaires de forage il pourrait installer une vingtaine de pivots pour y produire des fourrages et « approvisionner toute l’Algérie en viande ». Il réclamait par ailleurs la possibilité de pouvoir importer des animaux des pays du Sahel afin de les engraisser sur ses terres.

Récemment, Rabakh Ould Heddar, le secrétaire général de la Chambre agriculture de Menéa a présenté et défendu un projet de développement de l’élevage du mouton sous pivot. Pour les pouvoirs publics l’agriculture saharienne sous pivot doit être exclusivement consacrée aux cultures stratégiques. Il y a donc contradiction entre la demande de certains investisseurs et la politique nationale de sécurité alimentaire.

Menéa maïs ensilage contre maïs grain

Il y a deux ans, le président Tebboune s’est insurgé contre l’augmentation des importations de maïs grains et il a demandé de développer la production locale. Ces importations sont de l’ordre de 40 000 000 quintaux.

A la même période, le président a demandé que les investisseurs installés au niveau des périmètres irrigués déposent auprès des services agricoles un plan de culture s’étalant sur 3 ans. Le but étant de s’assurer que ces bénéficiaires des aménagements consentis par l’Etat pratiquent des cultures stratégiques.

Lorsque Youcef Cherfa, le ministre de l’agriculture est allé à Menéa pour promouvoir la culture du maïs grain, il s’est vu opposé un refus poli mais ferme. Les producteurs locaux ont expliqué au ministre qu’ils avaient investi dans du matériel spécifique pour le conditionnement du maïs ensilage en balle ronde enrubannée et qu’ils ne pouvaient ré-orienter leur production. Le ministre a fini par se ranger aux arguments des investisseurs locaux et a déclaré à la presse que c’est la région de Timimoun qui devrait s’orienter vers la production de maïs grains. A la même époque, le secrétaire de la Chambre d’agriculture a publié une étude comparative entre les revenus tirés du maïs ensilage et du maïs grain. Il est apparu que le premier est nettement plus rémunérateur que le second. Le maïs ensilage est vendu à prix libre, ce qui n’est pas le cas du maïs grain qui est acheté par l’ONAB.

Au-delà de la seule wilaya de Menéa

Cette situation ne concerne pas seulement la wilaya de Menéa mais tout le territoire algérien. Au nord l’opposition entre cultures et animaux d’élevage est le fait des moutons. Il est courant qu’ils s’attaquent à des champs de blé. Mais le mal causé est plus subtil. Toute la paille produite ainsi que les chaumes leur est réservée. Or, une partie de ces résidus de culture devrait retourner au sol afin de maintenir sa fertilité.

Mais face au prix rémunérateur de la paille, les agriculteurs préfèrent la vendre. Autre problème, chaque année, les agriculteurs laissent une partie de leur terre en « repos », c’est-à-dire en jachère. Une pratique qui permet d’assurer des pâturages aux moutons.

C’est à se demander si certains agriculteurs n’ont pas délégué à l’Etat le rôle d’assurer l’approvisionnement du pays en blé à travers le biais de l’importation

Un conflit symptomatique

Ce conflit entre éleveurs et agriculteur est grave à plus d’un titre. Concernant le dromadaire, il y a souvent une confusion entre les extraordinaires adaptations de cet animal au milieu désertique et les dégâts que sa prolifération cause à la nature. Une confusion d’autant plus grande que cet animal est vénéré du fait qu’il soit plusieurs fois mentionné dans des versets du Coran.

La solution passe par l’instauration de mahmiyates à l’image de ce qui se pratique en zone steppique. Le pâturage sauvage de ces animaux en zone désertique doit être interdit, notamment par les services du Darak el Watani afin que ne se reproduisent plus des incidents tel celui de cet agriculteur. A ce titre, les autorités ont une lourde responsabilité.

Avec le réchauffement climatique, les consommateurs doivent comprendre que la priorité est aujourd’hui accordée aux céréales et aux protéines végétales. Quant aux protéines d’origine animale, comme celles provenant des dromadaires et des moutons, à l’avenir elles ne seront plus prioritaires. Il faut se rappeler que lors de la famine à Gaza, l’aide internationale a favorisé l’envoi de lentilles, source de protéines.