Trois ingénieurs, Xavier Landreau, Guillaume Piton et Sayed
Hemeda, ont proposé en juillet 2026, dans la revue npj Heritage
Science, une relecture de deux gigantesques structures allongées du
plateau de Dahshur, en Égypte, qu’ils interprètent comme des
ouvrages de retenue d’eau. Ces levées, cartographiées dès la fin du
XIXe siècle, n’avaient jamais reçu d’explication convaincante. Les
barrages égyptiens antiques qu’ils décrivent auraient piégé les
eaux d’un vaste bassin aride pour alimenter la construction de la
pyramide rouge.
Des barrages égyptiens antiques que l’on prenait pour des
rampes
Deux longues levées barrent le Wadi Dahshur, l’ancien lit d’un
torrent qui dévalait le désert vers la vallée du Nil lors des
orages. La carte de Jacques de Morgan les signalait déjà en 1897,
et des clichés pris par la Royal Air Force en 1925 en dessinaient
le tracé, mais les archéologues y voyaient alors de simples rampes
pour hisser les blocs des pyramides voisines. En croisant imagerie
satellite, relevé du bassin-versant et calculs hydrologiques,
l’équipe renverse cette lecture dans npj Heritage Science.
Leur forme correspondait pourtant mal à celle d’une rampe.
Chaque ouvrage court sur 600 à 700 mètres, soit sept terrains de
football alignés. Leur base mesure entre 15 et 30 mètres de large.
Quant à leur crête, elle domine encore la vallée de 6 ou 7 mètres.
Le barrage principal occupait la partie orientale. Plus en amont,
le second arrêtait d’abord le sable et le limon, avant de retenir
l’eau.
© Institut d’archéologie de l’UCL.
Landreau, X., Piton, G. & Hemeda, S. 2026
Photos de
la Royal Air Force (1925) prises depuis la Pyramide Rouge, avec en
arrière-plan deux barrages (rectangle blanc) – coordonnées :
29,80667, 31,20650
Un dispositif à deux étages contre les crues
Le génie du dispositif tient à son étagement. En amont, le
premier barrage freinait le flot chargé de sédiments et laissait le
limon retomber au fond. En aval, le second emmagasinait une eau
déjà clarifiée dans une retenue d’environ 230 000 mètres cubes,
soit près de 90 piscines olympiques, étalée sur 8,5 hectares. À
plein régime, ce bassin drainait un territoire de 100 à 400
kilomètres carrés de désert.
Pour évacuer le trop-plein sans céder, l’ouvrage s’appuyait sur
un déversoir en bec de canard, une échancrure triangulaire de près
de 200 mètres de large ouverte à 70 ou 75 degrés. Un canal
d’environ un kilomètre filait ensuite le long de la pyramide rouge,
à 40 ou 50 mètres seulement de ses fondations, et guidait l’eau
vers le chantier. Cette réserve aurait facilité le transport des
matériaux et le
travail des bâtisseurs.
Une prouesse hydraulique suspendue à la
fouille
Si cette interprétation se confirme, ces barrages figureraient
parmi les plus anciens ouvrages hydrauliques monumentaux connus.
Ils dateraient du
règne de Snéfrou, vers 2550 avant notre ère. À cette époque,
les bâtisseurs élevaient aussi la pyramide rouge, il y a environ 4
500 ans. Or, à moins de 20 kilomètres, le Sadd el-Kafara témoigne
déjà du même savoir-faire. Souvent cité parmi les plus vieux
barrages du monde, il renforce l’idée d’une véritable maîtrise
régionale.
Les auteurs restent toutefois prudents, car aucune fouille n’a
encore sondé le cœur des levées. Seuls un forage du remblai et une
datation des matériaux pourront trancher entre la rampe et le
barrage, puis dire si les ingénieurs de Snéfrou domptaient déjà les
crues pour dresser leurs montagnes de pierre.