Malgré l’embargo sur les armes imposé par les Nations unies à la Libye depuis 2011, l’Armée nationale libyenne (LNA), basée à l’est du pays, a conclu mi-décembre un accord de coopération militaire et d’achats d’armements avec le Pakistan. Estimée à plus de 4 milliards de dollars (3,4 milliards d’euros) selon plusieurs sources concordantes, la transaction figure parmi les plus importantes exportations d’armement jamais réalisées par Islamabad et illustre l’affaiblissement progressif du régime de sanctions internationales dans un pays toujours politiquement fragmenté.

Un contrat à 4 milliards de dollars

L’annonce de la signature de l’accord a été faite le lundi 22 décembre, à la suite d’une rencontre entre le chef de l’armée pakistanaise, le field marshal Asim Munir, et Saddam Khalifa Haftar, commandant adjoint en chef de la LNA et fils du maréchal Khalifa Haftar. Les autorités de l’est libyen ont confirmé l’existence d’un pacte de coopération militaire stratégique avec le Pakistan, incluant ventes d’armes, formation et coopération industrielle, sans en préciser les modalités financières.

Selon quatre responsables pakistanais impliqués dans les affaires de défense, le montant du contrat se situe dans une fourchette comprise entre 4 et 4,6 milliards de dollars. Les autorités pakistanaises n’ont pas officiellement confirmé l’accord, mais un document préparatoire consulté par Reuters avant sa finalisation mentionne l’acquisition de 16 avions de combat multirôles JF17 Thunder, développés conjointement par le Pakistan et la Chine, ainsi que 12 avions d’entraînement Super Mushshak destinés à la formation des pilotes.

Plusieurs sources indiquent que l’accord couvre également des équipements terrestres et navals, avec une mise en œuvre étalée sur environ deux ans et demi. La structure du lot aérien correspond aux standards industriels recommandés par le Pakistan Aeronautical Complex pour l’entrée en service de nouveaux clients. En novembre, l’armée de l’air pakistanaise avait par ailleurs annoncé la signature d’un protocole d’accord avec un « pays ami » pour l’acquisition du JF17, renforçant a posteriori la crédibilité des informations relatives à la Libye.

Un embargo fragilisé par les pratiques et le contexte géopolitique

La transaction s’inscrit dans un cadre juridique sensible. Toute fourniture d’armes à la Libye est en principe soumise à une autorisation spécifique du Conseil de sécurité des Nations Unies. Dans un rapport publié en décembre 2024, un panel d’experts de l’ONU relevait toutefois que l’embargo était devenu largement inefficace, plusieurs États étrangers fournissant assistance militaire, formation et équipements aux forces rivales libyennes, à l’est comme à l’ouest du pays.

Des responsables pakistanais soutiennent que l’accord ne viole pas les sanctions en vigueur, avançant que Khalifa Haftar ne fait pas l’objet de sanctions individuelles et que les autorités de Benghazi évoluent dans un environnement diplomatique plus permissif, notamment en raison de la reprise et de l’augmentation des exportations de pétrole depuis les terminaux contrôlés par la LNA. Il n’est en revanche pas établi qu’une exemption formelle ait été sollicitée auprès des Nations unies.

Sur le plan militaire, l’accord représenterait un changement d’échelle pour la LNA. Ces dernières années, ses acquisitions se sont concentrées sur des systèmes de défense aérienne russes, tels que les TorM2 et PantsirS1, ainsi que sur des drones chinois principalement utilisés pour des missions de renseignement, de surveillance et de reconnaissance. L’introduction d’un escadron de JF17, en particulier dans sa version la plus avancée, doterait la LNA de capacités accrues en combat aérien, en frappe airsol et en guerre électronique, modifiant potentiellement l’équilibre des forces face au gouvernement d’union nationale reconnu par l’ONU à Tripoli.

Un double enjeu stratégique pour la Libye et le Pakistan

L’accord intervient dans un pays divisé entre deux pôles de pouvoir. Le gouvernement d’union nationale dirigé par Abdulhamid Dbeibah contrôle l’ouest de la Libye et bénéficie de la reconnaissance internationale, tandis que la LNA exerce une autorité de facto sur l’est et le sud du territoire, y compris sur la majorité des champs pétroliers. Cette fragmentation institutionnelle alimente une compétition sécuritaire persistante, dans laquelle les soutiens extérieurs jouent un rôle structurant.

Pour le Pakistan, le contrat s’inscrit dans une stratégie d’expansion de ses exportations de défense. Islamabad cherche à capitaliser sur une industrie militaire intégrée couvrant l’aéronautique, les blindés, les munitions et le naval, et à se positionner comme fournisseur alternatif aux chaînes d’approvisionnement occidentales. Le JF17 est présenté comme un chasseur multirôle à coût maîtrisé, associé à des offres de formation et de maintenance complètes, susceptibles d’attirer des clients soumis à des contraintes politiques ou budgétaires.

Au-delà de la transaction elle-même, l’accord libyen illustre l’évolution du marché mondial de l’armement, marqué par la diversification des fournisseurs et par la remise en cause de l’efficacité des régimes de sanctions. Il pose également la question de la capacité des Nations Unies à encadrer durablement les flux d’armes vers des États fragmentés, dans un contexte où les impératifs sécuritaires et géopolitiques tendent à primer sur les dispositifs multilatéraux existants.