Le 25 mai 2021, le Maroc se dotait d’une nouvelle boussole stratégique avec la présentation du Nouveau modèle de développement (NMD). Fruit de près de deux années de travaux de la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD), ce document de près de 170 pages se voulait une feuille de route destinée à conduire le Royaume vers un nouveau palier de développement à l’horizon 2035.
Cinq ans plus tard, l’heure est au premier bilan. Les grandes réformes ont bel et bien été engagées, certaines connaissent même une accélération sans précédent. Mais les résultats les plus attendus, à savoir croissance plus inclusive, emploi, qualité des services publics ou encore réduction des inégalités, tardent encore à produire leurs effets.
Le constat dressé par la CSMD en 2021 était sans concession. Malgré des progrès importants enregistrés depuis deux décennies, le modèle économique marocain ne parvenait plus à répondre aux attentes des citoyens. La croissance moyenne, de l’ordre de 3 à 4% par an sur les vingt années précédentes, demeurait insuffisante pour absorber l’arrivée massive des jeunes sur le marché du travail. Le chômage restait élevé, les inégalités territoriales persistaient et la productivité stagnait.
L’économie créait relativement peu de valeur ajoutée au regard des investissements publics réalisés. Pour inverser cette trajectoire, le NMD fixe des objectifs particulièrement ambitieux pour 2035 : doubler le PIB par habitant, porter le taux d’activité des femmes à 45%, formaliser 80% des emplois, faire de l’investissement privé les deux tiers de l’investissement total, renforcer la classe moyenne et améliorer significativement les performances du système éducatif et sanitaire.
Des réformes d’ampleur engagées
Parmi toutes les réformes lancées depuis 2021, la généralisation de la protection sociale constitue probablement la traduction la plus visible du Nouveau modèle de développement. Le chantier comprend quatre volets majeurs : la généralisation de l’Assurance maladie obligatoire (AMO), les allocations familiales, l’élargissement des régimes de retraite et l’indemnité pour perte d’emploi.
Des millions de Marocains auparavant exclus de toute couverture médicale ont progressivement intégré le dispositif. Cette réforme absorbe désormais une part importante des finances publiques et constitue l’un des piliers du nouvel Etat social voulu par le Souverain. La mise en œuvre du NMD s’est traduite par un effort budgétaire inédit, avec une part importante des ressources qui finance directement les réformes de la santé, de l’éducation, de la protection sociale et de l’aide au logement. L’investissement constitue l’autre grand levier du NMD. La nouvelle Charte de l’investissement fixe un objectif clair : porter la contribution du secteur privé à deux tiers de l’investissement total d’ici 2035.
Pour y parvenir, plusieurs mécanismes d’incitation ont été instaurés afin d’améliorer l’attractivité du Royaume. Sur le terrain industriel, plusieurs indicateurs montrent que le Maroc poursuit sa transformation. L’automobile demeure le premier secteur exportateur du Royaume, tandis que les filières aéronautique, électronique, batteries électriques et hydrogène vert continuent d’attirer de nouveaux investisseurs. Cette dynamique s’appuie sur la poursuite des grands chantiers d’infrastructures, notamment le lancement de Nador West Med, le prolongement de la ligne à grande vitesse, de nouvelles autoroutes, des investissements dans les énergies renouvelables et le développement du dessalement de l’eau de mer.
Le défi reste celui des résultats
Après les années marquées par la pandémie et plusieurs épisodes de sécheresse, l’économie marocaine montre des signes de reprise. A fin 2025, la croissance atteint 4,9%, et devrait s’établir à 5,2% en 2026. Pour autant, le principal défi du Nouveau modèle de développement demeure l’emploi. La croissance reste insuffisamment intensive en création de postes.
Le chômage des jeunes demeure élevé, l’emploi féminin progresse lentement et le secteur informel continue d’occuper une place importante dans l’économie nationale. Or, la création d’emplois qualifiés constituait précisément l’objectif central du NMD. Selon les dernières données du haut-commissariat au Plan (HCP), le taux de chômage strict s’établit à 10,8% au premier trimestre 2026. Il atteint 16,1% chez les femmes et 29,2% chez les jeunes âgés de 15 à 24 ans.
Plus inquiétant encore, le taux composite de sous-utilisation de la main-d’œuvre, qui intègre le chômage, le sous-emploi et les personnes découragées, atteint 22,5% au niveau national et 45,3% chez les jeunes. Les secteurs de la santé et de l’éducation connaissent eux aussi des transformations importantes. Le gouvernement a engagé une réforme hospitalière, créé les Groupements sanitaires territoriaux, augmenté les capacités de formation médicale et lancé la réforme des écoles pionnières. Mais ces chantiers nécessitent plusieurs années avant de produire des effets pleinement mesurables sur la qualité des services rendus aux citoyens.
Les disparités territoriales, le déficit en ressources humaines et les difficultés de gouvernance continuent de peser sur leur efficacité. Il faut par ailleurs noter que le calendrier n’a pas joué en faveur du NMD. Depuis 2021, le Maroc a dû absorber successivement les conséquences économiques de la Covid-19, plusieurs campagnes agricoles déficitaires en raison de la sécheresse, la flambée des prix de l’énergie, l’inflation mondiale et le séisme d’Al Haouz. Autant de facteurs qui ont conduit l’Etat à arbitrer entre la gestion des urgences et la mise en œuvre des réformes structurelles.
Plusieurs observateurs considèrent aujourd’hui que le Nouveau modèle de développement est davantage devenu un référentiel stratégique qu’un programme opérationnel doté d’un calendrier précis. Le Pacte national pour le développement, qui devait constituer le socle politique de sa mise en œuvre, n’a jamais véritablement vu le jour. En revanche, la plupart des grandes politiques publiques (protection sociale, investissement, santé, infrastructures et transition énergétique) s’inspirent directement de ses recommandations.
Après 5 ans de mise en œuvre, le Nouveau modèle de développement n’a donc pas changé de cap. Il a profondément influencé les choix budgétaires, les réformes sociales et les politiques d’investissement. Le véritable enjeu est désormais celui de la transformation concrète de ces investissements en croissance durable, en emplois de qualité et en amélioration tangible des conditions de vie des Marocains.