
Dans l’agression de Ceuta, Israël pourrait y voir un gain indirect, chaque avancée de la cause Marocaine consolidant les Accords d’Abraham et donnant à Tel-Aviv un levier de plus contre l’Espagne, pays reconnaissant la Palestine et imposé un embargo sur les armes, et l’Algérie, pays soutenant le Sahara Occidental.
60 000 personnes ont franchi la frontière en une journée et au moins 67 corps ont été repêchés en mer, un bilan que les autorités Espagnoles annoncent toujours provisoire. Le chiffre suffit à lui seul mais la date en dit plus encore, à condition de lire ce qui suit comme une hypothèse parmi d’autres et non comme un document officiel.
Une partie du récit qui circule depuis le weekend, y compris dans certains paragraphes qui suivent, prête au Maroc une maîtrise totale d’un épisode qui a aussi débordé ses initiateurs présumés-coûté 67 vies et déclenché une crise diplomatique Européenne qu’aucun calcul froid n’aurait recherchée à ce degré-.
Cette hypothèse de la manœuvre parfaitement orchestrée mérite d’être posée comme piste plutôt que comme évidence, d’autant que la multiplication des analyses qui l’accréditent après coup pourrait elle-même nourrir l’image d’un Palais stratège que Rabat a intérêt à voir prospérer.
Une autre lecture reste possible, celle d’un pari risqué dont l’issue s’écrit encore, plus proche du poker menteur que de la partie d’échecs déjà gagnée.
Une manœuvre à vérifier, pas à célébrer
La vague qui a submergé Ceuta ce dernier weekend de juillet coïncide avec le 27e anniversaire de l’intronisation de Mohammed 6, une coïncidence qui retient l’attention pour qui connaît l’usage que le Makhzen a pu faire par le passé de la frontière migratoire dans ses rapports de force avec Madrid.
Si manœuvre concertée il y a, elle viserait trois effets à la fois. Elle chercherait à avertir le gouvernement de Pedro Sánchez de la capacité déstabilisatrice de son voisin du Sud, à faire progresser le récit sur la marocanité de Ceuta et Melilla et à démontrer que Rabat agit sous un parapluie Américain suffisant pour ne pas en payer le prix.
Ce dernier point reste justement le plus incertain des trois, puisque la suspension de Schengen décidée par Rome envers Madrid et les images de désordre à la frontière ont aussi entamé le crédit du Maroc auprès de partenaires Européens qu’il ménage d’ordinaire avec soin.
Un régime qui pousse des dizaines de milliers de personnes vers une frontière ne maîtrise pourtant ni leur nombre exact ni le compte des morts ni la réaction des capitales alliées, ce qui invite à distinguer le signal d’ouverture du robinet, que le makhzen semble bien avoir donné, de la suite des événements, que personne à Rabat n’a pu scénariser dans le détail.
À qui profite le doute
À qui profite le crime reste une question utile à condition de ne pas la refermer trop vite sur une seule réponse.
Le Maroc pourrait tirer un bénéfice de la normalisation progressive de sa revendication sur Ceuta et Melilla si la crise s’inscrivait dans la durée. Ce bénéfice suppose toutefois que l’opinion Européenne ne retienne pas d’abord les images de désordre et les corps repêchés en mer, ce qui n’est pas acquis.
Washington pourrait également y trouver un intérêt, pas seulement pour faire pression sur Madrid après son refus d’ouvrir les bases de Rota et Morón à la campagne Américaine contre l’Iran. Certains analystes lisent dans cette pression sur Ceuta et Melilla une manœuvre plus large visant le détroit de Gibraltar, verrou stratégique que l’administration Trump, engagée par ailleurs dans une politique d’appropriation de points de passage maritimes mondiaux à l’image du Groenland, pourrait chercher à faire glisser dans son orbite via un Maroc allié. Cette lecture reste une hypothèse relayée par des observateurs et non une intention confirmée par une source officielle Américaine.
Israël pourrait enfin y voir un gain indirect, chaque avancée de la cause Marocaine consolidant les Accords d’Abraham et donnant à Tel-Aviv un levier de plus contre un pays qui a reconnu l’État Palestinien et imposé un embargo sur les armes, sans qu’aucune déclaration Israélienne officielle n’ait pour l’instant validé ce calcul.
Chronologie d’une offensive à trois voix
Qui fait quoi retrace une séquence qui remonte à cinq ans et qui s’accélère depuis janvier dernier.
Tout commence en décembre 2020 quand Donald Trump reconnaît la souveraineté Marocaine sur le Sahara Occidental en échange de la normalisation des relations entre Rabat et Tel-Aviv, une reconnaissance qu’Israël confirme à son tour en juillet 2023.
En janvier 2026 le Maroc et Israël bouclent un plan de travail militaire conjoint qui met des systèmes Israéliens, drones, munitions rôdeuses, interception, guerre électronique, entre les mains Marocaines sur le flanc Sud de l’Espagne.
Le 31 octobre 2025 le Conseil de sécurité adopte la résolution 2797, votée par onze voix pour et trois abstentions sans aucune voix contre, qui consacre le plan d’autonomie Marocain comme base de négociation.
En mars 2026 l’ancien responsable du Pentagone Michael Rubin appelle publiquement Washington à déclarer Ceuta et Melilla territoires Marocains occupés et à ce que Rabat organise une Marche Verte sur les deux villes.
En avril le chercheur du Middle East Forum Amine Ayoub publie dans le média Israélien Ynet un texte qui recommande à Israël d’utiliser son influence à Washington pour aider le Maroc à récupérer Ceuta et Melilla, présentant ce soutien comme un moyen de punir un pays membre de l’OTAN qui a contesté les politiques Américaine et Israélienne.
Le premier avril le représentant républicain Mario Díaz-Balart déclare dans une interview au quotidien El Español que Ceuta et Melilla ne se trouvent pas en territoire Espagnol mais en territoire Marocain.
Fin avril le Comité des crédits de la Chambre des représentants inscrit dans son rapport que les deux villes, sous administration Espagnole, sont situées en territoire Marocain et invite le secrétaire d’État Marco Rubio à se pencher sur leur statut futur.
Le même rapport oriente vingt millions de dollars de financement pour la sécurité nationale et vingt millions supplémentaires de financement militaire étranger vers le Maroc, une somme qui reste marginale à l’échelle du budget fédéral Américain et qui s’apparente davantage à une ligne insérée par un élu ou une commission qu’à un signal stratégique assumé par l’exécutif.
Fin juillet la crise migratoire éclate à son tour avec son cortège de morts et de récupérations politiques. L’ambassadeur Israélien à l’ONU Danny Danon évoque sur X les enclaves coloniales Espagnoles en Afrique avant que des sources officielles Israéliennes ne précisent que cette sortie n’engageait pas la position de l’État.
Cette accumulation de prises de position dessine une convergence réelle entre certains relais Américains et Israéliens. Elle ne prouve pas à elle seule une coordination centralisée entre Washington, Tel-Aviv et Rabat et la prudence reste de mise sur ce dernier point.
Va-t-elle réussir
Est-ce que cette manœuvre pourrait réussir reste une question qui appelle la prudence plutôt que le pronostic. Le précédent du Sahara Occidental invite à ne pas sous-estimer la capacité de Rabat et de ses soutiens à faire aboutir ce type de dossier sur la durée.
Depuis la reconnaissance Américaine de 2020, le Maroc a obtenu, pays par pays et à des dates espacées, l’appui de l’Espagne en 2022, de l’Allemagne la même année, de la France en 2024 puis du Royaume-Uni en 2025, chacun de ces revirements répondant à des logiques bilatérales propres plutôt qu’à une orchestration unique venue de Washington.
Le résultat cumulé ressemble néanmoins à un effet domino que plusieurs chancelleries européennes ont elles-mêmes décrit en ces termes, sans qu’on puisse pour autant établir la part de calcul Américain direct dans chacune de ces décisions.
Ce précédent doit toutefois être relativisé par l’état actuel de la puissance Américaine, moins assurée qu’elle ne le paraissait au moment de la résolution 2797. La guerre menée par Washington contre l’Iran a mobilisé des ressources diplomatiques et militaires considérables, exposé les limites de la capacité Américaine à conduire simultanément plusieurs dossiers de premier plan et entamé une partie du crédit dont l’administration Trump disposait auprès de certains alliés européens, l’Espagne en tête sur ce dossier précis.
Une Amérique absorbée par le Moyen-Orient et affaiblie sur d’autres fronts n’est pas nécessairement l’Amérique en position de force que la chronologie des soutiens successifs pourrait laisser croire.
Plusieurs analyses relèvent que l’administration Trump et le gouvernement Netanyahou auraient contribué à affaiblir l’autorité des Nations Unies et le poids du droit international en traitant certains territoires comme des objets négociables plutôt que comme des questions de souveraineté protégées par la Charte. La poussée engagée pour délégitimer la Cour pénale internationale participerait du même mouvement. Le retrait Américain annoncé en janvier 2026 de soixante-six organisations internationales, dont trente et une entités onusiennes, aurait accentué ce climat de désinvestissement vis-à-vis du cadre multilatéral.
Sur ce dossier précis, la position de la Russie et de la Chine reste difficile à interpréter avec certitude et appelle une lecture prudente. Les deux pays se sont abstenus lors du vote de la résolution 2797 plutôt que de s’y opposer, ce qui peut se lire de plusieurs façons, un désintérêt réel pour un dossier jugé secondaire, un calcul d’opportunité qui préserve leurs intérêts économiques respectifs avec Rabat et Alger, ou une réserve tactique qui n’exclut pas un repositionnement ultérieur si la crise venait à s’aggraver. Moscou continue d’entretenir des relations économiques avec le Maroc, notamment autour du blé, sans que cela permette de déduire une préférence stratégique assumée pour Rabat plutôt que pour Alger, avec qui la Russie conserve par ailleurs des liens militaires anciens. Pékin affiche une neutralité de façade qui sert ses intérêts commerciaux des deux côtés du contentieux. Il serait donc prématuré d’affirmer que ni la Russie ni la Chine n’ont d’intérêt stratégique sur ce dossier, cette conclusion relève de l’hypothèse et non du fait établi.
Ce qui pourrait faire échouer le pari
Reste la question de ce qui pourrait faire échouer ce pari. Un nouvel axe regroupant l’Arabie Saoudite, la Turquie, le Pakistan, le Qatar et potentiellement l’Égypte se serait formé depuis le début de l’année selon plusieurs analyses de politique étrangère, en partie en réaction aux inquiétudes suscitées par la frappe Israélienne sur Doha et par la crainte que l’aventurisme militaire Israélien ne vise d’autres capitales du Golfe. Cet axe reposerait notamment sur un accord de défense mutuelle entre Riyad et Islamabad signé en septembre 2025, dans lequel le Pakistan aurait laissé entendre que sa capacité nucléaire pourrait être mise à disposition de l’Arabie Saoudite avant de nuancer ces propos.
Sur la place de l’Algérie dans cette configuration, la plus grande prudence s’impose car aucune source de première main, ni Algérienne ni régionale, ne permet à ce jour de confirmer une orientation officielle d’Alger vers ce quatuor. Certains observateurs avancent que les relations entre l’Algérie, la Turquie et l’Arabie Saoudite se seraient approfondies ces derniers mois et suggèrent qu’un rapprochement avec cet axe offrirait à Alger un contrepoids diplomatique face à la pression conjointe du Maroc et d’Israël. Cette hypothèse reste à ce stade une spéculation d’analystes et non une position exprimée par le gouvernement Algérien, qui n’a fait aucune déclaration publique en ce sens.
Si un tel scénario venait néanmoins à se confirmer, la logique qui vient de s’exercer contre l’Espagne pourrait se heurter pour la première fois à un contrepoids régional organisé plutôt qu’à des protestations diplomatiques isolées mais rien à ce stade ne permet de l’affirmer.
À qui le tour
L’Afrique du Nord n’est pas la seule région où ce type de pression territoriale s’exerce en ce moment, ce qui invite à replacer Ceuta dans un cadre plus large avant d’y revenir. Le Liban a vu Israël installer depuis avril 2026 une zone tampon d’environ six cents kilomètres carrés au Sud du Litani, vidée de sa population à l’exception des communautés chrétiennes et présentée par plusieurs observateurs comme la préparation d’une annexion de fait. La Syrie post-Assad a connu un mouvement comparable, avec l’avancée de l’armée Israélienne au-delà de la zone de désengagement de 1974 et l’implantation d’au moins sept bases dans la zone tampon du Golan depuis décembre 2024. La Turquie, l’Égypte et l’Arabie Saoudite occupent une place différente dans ce paysage, non pas comme cibles d’une revendication territoriale mais comme rivaux stratégiques qu’Israël cherche à contenir, que ce soit sur le corridor commercial IMEC face à Ankara, sur l’équilibre de la frontière avec Gaza face au Caire, ou sur la recomposition régionale que Riyad tente de négocier entre Washington et les axes concurrents.
Sur le strict plan de l’Afrique du Nord, la question reste la plus inconfortable pour les capitales de la région. Chaque gouvernement Européen qui a soutenu la position Marocaine sur le Sahara Occidental a ensuite vu ses relations avec Alger se dégrader et chaque tentative de réparer les liens avec l’Algérie a été lue à Rabat comme une possible dilution de ses gains diplomatiques, ce qui est documenté par plusieurs épisodes de la dernière décennie. Cette mécanique installerait un jeu à somme quasi nulle dans lequel l’Algérie apparaît structurellement exposée à toute extension de la méthode employée contre l’Espagne.
Un faisceau d’indices, non systématisé à ce jour dans une enquête indépendante, suggère que ce climat dépasse la seule sphère diplomatique. Des relais médiatiques et des commentateurs du makhzen régulièrement invités sur des chaînes internationales, tiennent depuis plusieurs mois un discours qui va au-delà de la seule revendication sur Ceuta et Melilla. Nombre d’influenceurs-analyste politique fréquemment cité dans la presse Marocaine et sur des plateaux internationaux, ont affirmé publiquement que la reconnaissance Française de la marocanité du Sahara pourrait conduire à la désintégration de l’Algérie. Le site Marocain 360 a de son côté republié en juin 2026 des archives coloniales autour de l’expression Sahara orano-marocain, qui situait au dix-neuvième siècle une partie du Sud-Ouest Algérien, jusqu’aux abords d’Oran, dans la mouvance Marocaine. Est-il utile de rappeller le derapage de l’ecrivain Boualem Sansal a ce propos.
La récurrence de ce type de contenu invite à prendre au sérieux l’existence d’un discours qui déborde le seul dossier de Ceuta, l’ampleur exacte de cette campagne. Ce point mériterait une enquête à part entière plutôt qu’une mention en passant dans cet éditorial.
Le précédent du Sahara Occidental a tracé une méthode et certains observateurs n’excluent pas qu’un contentieux frontalier ancien puisse un jour ressurgir sous une forme comparable, sans qu’aucun élément concret ne permette de l’annoncer comme imminent.
La Mauritanie, en tant que voisin direct du différend sahraoui, est parfois citée par les mêmes observateurs comme un point de fragilité potentiel.
Le cas de Tindouf est différent et mérite d’être clarifié, cette wilaya du Sud-Ouest Algérien est un territoire pleinement Algérien dont la souveraineté n’a jamais fait l’objet d’une contestation et sa sensibilité tient uniquement à la présence sur son sol des camps de réfugiés Sahraouis administrés par le Polisario, non à un doute quelconque sur son appartenance à l’Algérie.
Ce qui vient de se produire à Ceuta ne serait donc pas un accident Espagnol isolé mais un modèle potentiellement reproductible et l’Afrique du Nord aurait intérêt à en observer les suites avant que son tour n’arrive, à moins que l’axe Saoudo-Turco-Pakistanais évoqué plus haut, dont la consolidation reste elle-même incertaine, ne vienne changer la donne.
L’Espagne a longtemps vécu sur l’hypothèse que personne d’important n’achèterait la thèse de la marocanité de Ceuta et Melilla. Cette hypothèse tient moins qu’avant.
La question n’est plus seulement de savoir si le Maroc est seul, elle est aussi de savoir si ce que Rabat a gagné ce weekend tiendra sur la durée ou si le pari se retournera contre lui à mesure que les images de désordre et les morts en mer pèseront sur son image en Europe, dans un contexte où l’Amérique qui le soutient sort elle-même affaiblie de son engagement contre l’Iran.
Rien n’interdit que les deux lectures soient vraies à la fois, une manœuvre partiellement réussie sur le terrain diplomatique et un coup risqué dont le makhzen ne maîtrise pas toutes les suites, ce qui rapproche l’épisode d’une partie de poker menteur plus que d’une partie d’échecs déjà jouée.
Last but not least
La question est de savoir si Madrid sait encore répondre à ce défi autrement que par la rhétorique et si le reste de l’Afrique du Nord saura lire ce qui vient de se produire sans céder ni à la panique ni à l’admiration résignée, avant qu’un axe rival ne décide de la contester ou non.
NDLR:
La video ci-dessous a ete publié par un organe du makhzen dans le but d’absorber la colère des marocains et reprendre le recit en main. Il ne s’agit a aucun moment de democratie ni de transparence mais d’un vrai pour dire faux.
Source : Latifa Kharrat (Facebook)
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