Les révolutions meurent rarement sous les chenilles des chars. Elles expirent plus discrètement, étouffées par les applaudissements de ceux qui croyaient les sauver. La révolution tunisienne n’a pas été renversée ; elle a été lentement convaincue qu’elle s’était trompée de destin. Son fossoyeur s’appelle Kaïs Saied, celui-là même qui est arrivé au pouvoir par les urnes.
Le 25 juillet 2021, lorsque Kaïs Saïed suspend le Parlement, beaucoup de Tunisiens y voient une respiration. Le pays est épuisé par les querelles partisanes, les gouvernements éphémères, une corruption endémique et une économie en chute libre. L’homme au visage austère, professeur de droit constitutionnel devenu président presque par accident, promet de rendre l’État au peuple.
Cinq ans plus tard, la promesse ressemble à un paradoxe cruel : jamais le pouvoir n’a été aussi concentré, et jamais l’État n’a semblé aussi fragile. Des milliers de Tunisiens sont encore descendus dans les rues de Tunis fin juillet, cinq ans après les mesures d’exception, pour dénoncer la dégradation des libertés publiques et des conditions de vie. Sûr de lui, le pouvoir ne semble pas intimidé par cette mobilisation.
Le plus singulier est que Kaïs Saïed continue de parler au nom du peuple, alors même que les contre-pouvoirs qui permettaient au peuple de s’exprimer ont été méthodiquement affaiblis.
Il y a quelque chose de tragique dans cette trajectoire. L’homme qui enseignait la Constitution s’est progressivement installé au-dessus d’elle. Il s’est mué en autocrate, faisant peu cas de l’Etat de droit. Un paradoxe pour l’enseignant qu’il était !
Le Parlement ? Réduit à une chambre d’enregistrement après une participation électorale historiquement faible. La magistrature ? Remodelée après la révocation de dizaines de juges. La presse ? Confrontée à des poursuites de plus en plus fréquentes. La société civile ? Désormais regardée avec la suspicion autrefois réservée aux partis politiques.
La démocratie ne disparaît pas d’un seul coup. Elle s’efface comme une photographie laissée trop longtemps au soleil. Les couleurs s’atténuent d’abord. Puis les contours. Enfin le souvenir lui-même.
Le plus inquiétant n’est d’ailleurs pas la concentration du pouvoir. L’histoire arabe en a connu d’autres. Ce qui frappe davantage est l’absence de projet économique capable de justifier ce bouleversement institutionnel.
La Tunisie continue de vivre sous la pression d’une croissance atone, d’une inflation persistante, de pénuries récurrentes de médicaments et de produits essentiels, tandis que les services publics s’enfoncent dans une crise chronique.
Le pouvoir répond par une rhétorique désormais familière : la faute incomberait aux « traîtres », aux « réseaux de corruption », aux « complots » et aux forces étrangères.
Tous les régimes finissent par inventer leurs ennemis lorsque les résultats tardent à apparaître.
La politique devient alors une immense salle des miroirs : chaque échec est le reflet d’une conspiration, jamais celui d’une décision. Avec Kaïs Saied c’est la fuite en avant permanent.
Imbu de sa personne, il est persuadé qu’il suffit de dénoncer les anciennes élites pour faire surgir un État nouveau. Mais l’histoire est moins généreuse. Détruire un système est toujours plus facile que d’en bâtir un autre.
Le président tunisien continue de promettre une « libération nationale » et un développement fondé sur la souveraineté économique, comme en témoigne encore la présentation du plan de développement 2026-2030.
Mais la souveraineté ne se décrète pas davantage que la prospérité. Elle se construit par des institutions crédibles, une justice indépendante, une économie capable de produire des richesses et une confiance qui ne s’obtient ni par décret ni par communiqué présidentiel.
L’ironie est cruelle. La Tunisie avait offert au monde arabe sa première révolution démocratique victorieuse. Elle est en passe aujourd’hui d’offrir un autre précédent : celui d’une démocratie qui n’a pas été renversée par un dictateur militaire, mais lentement vidée de sa substance par un président élu au suffrage universel.
Antonio Gramsci écrivait que « la crise consiste précisément dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître ».
La Tunisie semble désormais prisonnière d’un entre-deux plus inquiétant encore : l’ancien est mort, le nouveau tarde à naître, et le pouvoir gouverne ce vide comme s’il pouvait tenir lieu d’avenir.
Karim Medjani