Après plusieurs mois de tensions ouvertes, Alger et Paris tentent de reconstruire un dialogue devenu presque inexistant. Les gestes diplomatiques se multiplient : retour de l’ambassadeur français à Alger, rencontres ministérielles, reprise progressive des discussions sur la sécurité, la justice et les questions migratoires. Mais l’arrivée de l’été a porté un coup de frein à ce premier frémissement diplomatique.
Le calme estival, les crises domestiques ont pour un temps fait oublier en effet les dernières déclarations rassurantes sur ce début de reprise. Et le journaliste Christophe Gleizes dort toujours dans sa cellule de la prison de Koléa. C’est dire toute la complexité de cette relation. Car derrière les sourires officiels et les déclarations de bonne volonté, une réalité demeure : la relation franco-algérienne reste prisonnière d’un lourd contentieux historique et politique. Chaque période d’apaisement entre les deux pays donne l’impression d’un éternel recommencement. Les crises éclatent, les responsables politiques haussent le ton, puis la raison économique et les intérêts stratégiques imposent un retour au dialogue.
Cette fois encore, le rapprochement semble davantage dicté par les nécessités du moment que par une véritable refondation de la relation bilatérale. Et nombre de dossiers épineux restent pour l’heure en suspens.
Une relation d’intérêts plus qu’une relation de confiance
La France et l’Algérie ont trop de liens pour pouvoir durablement s’ignorer. Les échanges humains, économiques et sécuritaires rendent impossible une rupture totale.
Des centaines de milliers de personnes circulent entre les deux rives de la Méditerranée. Les entreprises françaises restent présentes dans plusieurs secteurs en Algérie, tandis que la France demeure un partenaire commercial majeur pour Alger. Mais cette interdépendance n’a jamais suffi à créer une confiance politique durable.
Du côté algérien, les questions mémorielles restent centrales. Mais elles sont destinées surtout à la consommation interne. Quoi de mieux pour le clan au pouvoir que chatouiller l’orgueil des Algériens avec des slogans nationalistes tout en envoyer ses enfants s’installer ou faire du tourisme à Paris ? Car quand le pouvoir le veut, il n’en parle plus. Il ne les agite qu’opportunément.
Du côté français, les sujets sécuritaires, migratoires et judiciaires occupent une place croissante dans les discussions. Paris souhaite notamment obtenir des avancées sur plusieurs dossiers sensibles, alors qu’Alger refuse ce qu’elle considère comme une approche fondée sur la pression.
Le Sahara occidental, fracture stratégique entre Paris et Alger
La question du Sahara occidental reste le principal point de rupture. Outre l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie et les Etats-Unis, la décision française de soutenir le plan marocain d’autonomie comme cadre de règlement du conflit a provoqué une réaction très vive d’Alger, qui considère ce dossier comme relevant du principe d’autodétermination du peuple sahraoui. Car ce changement de position a sérieusement ébranlé la position algérienne, désormais bien seule à défendre le Polisario.
Cette décision a été perçue par les autorités algériennes comme un changement d’équilibre régional en faveur de Rabat.
Depuis plusieurs années, le Maroc mène une offensive diplomatique internationale pour obtenir la reconnaissance de sa position sur le Sahara occidental. La France, après avoir longtemps maintenu une position plus prudente, a finalement choisi de se rapprocher de la ligne marocaine. Sa diplomatie surfe sur le soutien américain. Et les dernières déclarations de Washington ne sont pas pour faciliter la position d’Alger sur ce dossier vieux de 52 ans.
Une fragile réconciliation
Le retour du dialogue entre Alger et Paris ne doit donc pas être confondu avec une véritable normalisation. Loin s’en faut. L’Algérie n’a toujours pas nommé d’ambassadeur à Paris.
Les deux pays ont pourtant intérêt à coopérer : énergie, lutte contre le terrorisme au Sahel, échanges économiques, circulation des personnes. Et l’Algérie a besoin plus que jamais de desserrer l’étau dogmatique qui coagule sa diplomatie. Mais les blessures historiques et les rivalités géopolitiques continuent de peser lourdement.
Le pouvoir algérien peut présenter cette reprise du dialogue comme une victoire diplomatique après une période de tension. Paris peut y voir la possibilité de restaurer une relation essentielle en Méditerranée.
Mais une question demeure : les deux pays cherchent-ils réellement à construire une nouvelle relation ou simplement à gérer une dépendance mutuelle devenue impossible à éviter ?
La réponse dépendra moins des déclarations officielles que de la capacité des deux capitales à sortir d’une diplomatie fondée sur les crises successives, les symboles et les rapports de force.
Car depuis plus de soixante ans, la relation franco-algérienne oscille entre proximité et confrontation. Le véritable défi n’est pas de relancer le dialogue. Il est d’empêcher qu’il soit, une fois encore, seulement une parenthèse entre deux crises.
Rabah Aït Abache