Les Européens calment le jeu après les crispations provoquées par les événements de Ceuta

Il ne fait aucun doute que l’arrêté du 8 juillet de la Cour suprême espagnole [selon lequel le renvoi immédiat d’un migrant sans ouverture préalable d’une procédure administrative d’expulsion ne s’applique pas aux personnes arrivées par voie maritime, NdlR] a joué un rôle. Mais cela n’explique pas l’ampleur de la mobilisation. Tout cela a donné un signal à des dizaines de milliers de Marocains qui se sont mis en route vers l’enclave. On m’a même rapporté des cas incroyables, comme celui de musiciens qui jouaient lors d’un mariage, partis dare-dare encore en habits folkloriques en direction de Ceuta. On a vu de telles photos circuler sur les réseaux sociaux au Maroc. Mais à mon sens, ce qui s’est passé jeudi, ce n’est pas vraiment l’idée d’émigrer pour la majorité des jeunes, mais plutôt celle de faire une excursion à Ceuta, d’entrer dans une ville dans laquelle ils ne peuvent pas accéder facilement d’ordinaire.

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Vous évoquez un laisser-aller des forces de sécurité marocaines. Pensez-vous qu’il y ait eu une intention de déstabiliser l’Espagne, comme ce fut le cas lors des crises précédentes en 2021 ou 2005 ?

Je ne pense pas qu’il existe réellement cette volonté de déséquilibrer l’Espagne. Je pense qu’il y a surtout une volonté de rappeler – et c’était sûrement une excellente occasion de le faire le jour même de la Fête du trône [célébrant la 27e année de règne du roi Mohammed VI] – que Ceuta aussi bien que l’autre enclave espagnole [sur la côte africaine], Melilla, sont des territoires revendiqués par le Maroc. Cette permissivité a provoqué un afflux d’entrées et envoie le message à l’Espagne que Rabat pourrait en quelque sorte conquérir ces villes de façon pacifique quand il le veut, via une invasion organisée de civils.

C’est une des modalités de ce que les militaires appellent « guerre hybride ». Le royaume chérifien en avait déjà fait la démonstration en 2021 mais cette fois, c’est particulièrement spectaculaire. Un peu plus de 12 000 personnes, seulement, étaient entrées en Espagne il y a cinq ans. Il suffit au Maroc d’ouvrir la porte de la frontière et de faire courir la rumeur que cette frontière est ouverte pour que des dizaines de milliers de Marocains se mobilisent.

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En quoi ce qui vient de se passer à Ceuta constitue-t-il un défi pour l’Espagne ?

La crise migratoire est un grand défi pour Madrid pour deux raisons d’ordre politique. Elle démontre tout d’abord que le Maroc, contrairement à ce que dit le gouvernement de Pedro Sanchez, n’est pas un partenaire fiable. C’est un voisin capable de coups bas, comme il vient de le montrer. Ensuite, parce qu’il est évident que les autorités espagnoles – et le roi Philippe VI l’a dit – ne sont pas capables de défendre Ceuta, pas plus que Melilla. Je rappelle qu’en mai 2021, après la première « invasion pacifique » de Ceuta, le chef du cabinet de l’époque de Pedro Sanchez s’était rendu devant le Parlement pour annoncer des plans pour renforcer la sécurité et blinder Ceuta et Melilla. Des plans qui devaient être tenus secrets et qu’on ne devait connaître que lorsqu’ils entreraient en vigueur. Or, cinq ans se sont écoulés et on ne sait toujours rien de la teneur de ces plans. Je pense tout simplement qu’ils n’existent pas, en réalité, ce qui pose un gros problème sécuritaire. Mais, à la décharge du pouvoir espagnol, je dirais que, face à une arme fatale telle que l’afflux massif de migrants, ces deux villes sont très difficilement défendables.