Au Maroc, le diplôme ne protège pas les femmes des carrières fragiles, interrompues ou déclassées. À partir du parcours de trente lauréates, une étude de l’Université Cadi Ayyad de Marrakech met en lumière le poids cumulé des contraintes familiales, des discriminations, de la précarité de l’emploi et des réseaux fermés, qui empêchent encore nombre d’entre elles de convertir leurs qualifications en trajectoire professionnelle durable.
Elles ont étudié, obtenu une licence ou un master, parfois réussi à décrocher un premier emploi. Mais, plusieurs années après leur sortie de l’université, leurs parcours professionnels demeurent fragiles, interrompus ou sans rapport avec les qualifications acquises. Pour les lauréates, le diplôme constitue une ressource indispensable, mais il ne garantit ni l’accès à l’emploi ni la continuité d’une carrière. C’est le principal constat d’une étude menée par Sana Hninou et Aomar Ibourk, chercheurs à l’université Cadi Ayyad de Marrakech, durant laquelle ils ont listé les obstacles qui empêchent les femmes de transformer leur capital scolaire en position professionnelle stable.
L’étude repose sur un suivi pendant des années sur 30 entretiens semi-directifs menés auprès de femmes issues notamment de l’université Cadi Ayyad et d’établissements de formation professionnelle. Toutes appartiennent à la promotion 2017-2018. Ce recul de plusieurs années permet d’observer non seulement les difficultés du premier emploi, mais aussi les bifurcations, les périodes d’inactivité, les déclassements et les interruptions intervenus au cours de la vie professionnelle. L’échantillon réunit 20 titulaires d’une licence, 9 diplômées de master et une détentrice d’un diplôme universitaire de premier cycle.
L’ambition ne manque pas
Dans les récits recueillis, les obstacles familiaux occupent une place centrale. Pour de nombreuses participantes, l’entrée dans l’emploi n’entraîne aucune redistribution substantielle des tâches domestiques. Le travail rémunéré s’ajoute à la cuisine, au ménage, à l’éducation des enfants ou à la prise en charge de parents âgés. La maternité constitue un moment de rupture particulièrement fréquent.
En l’absence de solution de garde accessible et fiable, certaines femmes suspendent leur activité ou renoncent à reprendre leur poste. D’autres refusent des propositions éloignées de leur domicile afin de rester disponibles pour leur famille. Plusieurs témoignages font également état d’un contrôle exercé par le conjoint ou les parents sur les déplacements, la poursuite des études et l’acceptation d’un emploi. Une offre peut être écartée non parce qu’elle manque d’intérêt, mais parce qu’elle implique un voyage, un changement de ville ou des horaires considérés comme incompatibles avec les attentes familiales.
L’un des apports de l’étude consiste ainsi à montrer que l’inactivité ne traduit pas nécessairement une absence d’ambition. Elle peut résulter d’un arbitrage effectué sous contrainte, lorsque travailler menace l’équilibre conjugal ou familial. La peur du conflit devient alors un coût invisible de l’emploi.
Expérience exigée, salaires faibles et réseaux fermés
La sphère familiale ne suffit toutefois pas à expliquer les trajectoires observées. Les diplômées se heurtent également à un marché du travail qui valorise le diplôme de manière inégale. Plusieurs participantes décrivent des offres réservées à des candidats disposant déjà de plusieurs années d’expérience, y compris pour des postes présentés comme accessibles aux débutants. D’autres évoquent des contrats informels, des rémunérations faibles, une absence de couverture sociale ou des environnements professionnels marqués par la pression hiérarchique et le manque de reconnaissance.
À ces difficultés s’ajoute l’importance des réseaux relationnels. Lorsque le recrutement repose en partie sur les recommandations et les relations personnelles, les qualifications formelles ne suffisent plus. Les femmes qui disposent de peu de contacts dans leur secteur se trouvent désavantagées, même lorsqu’elles possèdent les compétences requises. Les transports, l’insécurité de certains lieux de travail et la concentration des opportunités dans les grandes villes réduisent encore le champ des possibles. Le droit théorique à la mobilité se heurte alors aux contraintes matérielles, mais aussi aux restrictions imposées par l’entourage.
Des discriminations qui se renforcent après le mariage
Les normes de genre se prolongent au sein des organisations. Certaines diplômées disent être perçues comme moins disponibles ou moins engagées dès lors qu’elles sont mariées ou mères. Leur compétence peut être contestée, tandis que leur recrutement ou leur promotion sont parfois attribués à des relations plutôt qu’à leur mérite.
L’étude recueille aussi des récits de harcèlement verbal et de prescriptions liées à l’apparence. Mais la discrimination prend souvent des formes moins explicites : anticipation d’une future maternité, doute sur la disponibilité d’une candidate ou préférence accordée à un homme supposé plus mobile.
Ainsi, trois grandes trajectoires se dégagent. La première est celle d’une intégration relativement linéaire et institutionnalisée. La deuxième est celle d’une professionnalisation précaire ou bloquée. La troisième trajectoire rassemble les carrières contraintes ou interrompues.
Les auteurs invitent, en conséquence, à ne plus réduire l’insertion professionnelle des femmes à une question de formation ou de rédaction de CV. Ils préconisent des dispositifs d’accompagnement individualisés et durables, associant mentorat, stages, réseaux d’anciennes étudiantes, partenariats avec les employeurs et suivi lors des périodes de chômage, de maternité ou de reprise d’activité. Ils appellent également les universités et les services publics de l’emploi à mieux intégrer les contraintes liées au genre dans leurs programmes.
Certes, l’étude conserve des limites importantes, mais ces récits donnent une profondeur humaine à un paradoxe désormais bien documenté. Au Maroc, la démocratisation de l’enseignement supérieur a transformé les aspirations plus rapidement que le marché du travail et la répartition des rôles au sein des familles. Le problème n’est plus seulement de permettre aux femmes d’obtenir un diplôme, mais de leur donner les moyens sociaux, institutionnels et matériels de s’en servir.
Maryem Ouazzani / Les Inspirations ÉCO
L’émission
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