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Deux navires de guerre flambant neufs, amarrés à quai pendant près de dix-huit mois, sans jamais appareiller pour leur destination prévue. C’est le résumé le plus brutal de l’affaire des Mistral : la France a versé 949,7 millions d’euros à la Russie pour deux porte-hélicoptères qu’elle avait construits, financés et presque achevés, avant de les revendre à l’Égypte une fois débarrassés de tout ce qui les rattachait encore à Moscou, jusqu’aux inscriptions en cyrillique sur les cloisons.

À retenir

Pourquoi deux navires flambant neufs sont restés immobilisés à Saint-Nazaire pendant 18 mois sans jamais appareiller ?
Combien a réellement coûté cette opération diplomatique et militaire au budget français ?
Comment la Russie a transformé son équipement retiré des navires en opportunité commerciale auprès de l’Égypte ?

Sommaire

Un contrat d’armement historique piégé par la Crimée
949,7 millions d’euros pour repartir de zéro
Effacer la Russie avant de vendre à l’Égypte

Un contrat d’armement historique piégé par la Crimée

Tout commence en juin 2011, quand DCNS (l’ancien nom de Naval Group) signe avec l’exportateur d’armes public russe Rosoboronexport un contrat portant sur la construction de deux bâtiments de projection et de commandement de classe Mistral. Un contrat de 1,2 milliard d’euros pour la construction de deux bâtiments de type Mistral était signé entre DCNS et le groupe public russe Rosoboronexport, avec une livraison prévue du Vladivostok fin 2014 et du Sébastopol en 2015. Ces navires ne sont pas des coquilles vides : chacun mesure 199 mètres de long et peut transporter un groupe de seize hélicoptères, des centaines de soldats et des dizaines de véhicules blindés.

Le calendrier avance normalement jusqu’à l’été 2014. Quelque 550 marins russes, dont 400 futurs membres de l’équipage du Vladivostok, arrivent à Saint-Nazaire en juin, et les premiers essais en mer avec un équipage russe à bord ont lieu le 13 septembre. Mais l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 change la donne. Le 3 septembre 2014, la France suspend la livraison du premier Mistral pour sanctionner l’intervention russe en Ukraine. Concrètement, le président François Hollande gèle une livraison qui devait initialement intervenir le 14 novembre 2014.

La situation devient rapidement absurde. La compagnie DCNS confirme que 400 marins russes quitteront le port de Saint-Nazaire avant la fin de 2014, alors que la remise du Vladivostok avait été initialement programmée pour le 14 novembre. Les marins repartent donc en Russie sans leur navire, tandis que les deux bâtiments restent immobilisés sur les quais nazairiens, sous surveillance française, dans une situation diplomatique et industrielle inédite pour un contrat entre un pays de l’OTAN et Moscou.

949,7 millions d’euros pour repartir de zéro

Huit mois de négociations tendues plus tard, un accord tombe. Le 5 août 2015, Hollande et Vladimir Poutine annoncent la fin du contrat. En vertu de cet accord conclu entre Paris et Moscou, le gouvernement français verse aux autorités russes la somme convenue de 949 754 849 euros. Ce chiffre, presque un milliard d’euros au centime près, correspond exactement aux sommes déjà avancées par la Russie pour le contrat initial.

Le détail de cette facture éclaire l’ampleur du fiasco. Le remboursement inclut la livraison des deux navires, les frais engagés pour l’aménagement du port de Vladivostok, l’adaptation de 32 hélicoptères Kamov Ka-52 et la formation de 400 marins russes, pour un total dont 56,7 millions correspondent uniquement aux frais de formation des équipages. Et la France s’en tire à bon compte sur un point : l’accord se conclut sans frais financiers, ni pénalités, ni indemnisation. Un soulagement relatif, tant les menaces russes de poursuites judiciaires avaient plané sur les négociations pendant des mois.

Mais rembourser Moscou ne suffit pas à clore le dossier. Chaque mois d’attente coûte cher au contribuable français. La Coface, la compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur, doit indemniser les frais de gardiennage, soit un million d’euros par mois pour chaque bateau, en plus des frais généraux qui font l’objet de discussions avec l’industriel. Deux millions d’euros par mois, uniquement pour garder deux navires à quai. De quoi financer, chaque année, la rénovation d’un collège de taille moyenne, simplement pour surveiller de la tôle immobile.

Effacer la Russie avant de vendre à l’Égypte

Restait à trouver un nouveau client. La réponse arrive à peine trois semaines après l’accord franco-russe. L’Élysée annonce que l’Égypte va acheter les deux navires Mistral non livrés à la Russie, pour un montant d’environ 950 millions d’euros. Le Caire, qui vient d’ailleurs de commander des Rafale et des frégates françaises, devient le nouveau propriétaire de bâtiments initialement pensés pour la flotte russe du Pacifique.

Le problème, c’est que ces navires n’étaient pas neutres. Ils avaient été façonnés, câblés et équipés pour un client précis, avec ses propres normes et sa propre langue. L’accord prévoyait que les systèmes russes déjà installés sur les navires soient renvoyés en Russie, après quoi la France retrouverait la pleine propriété et l’usage des bâtiments. Avant toute revente, il fallait donc démonter les équipements russes embarqués, retirer la signalétique en cyrillique disposée dans les coursives et les postes de commandement, et repenser les aménagements initialement conçus pour accueillir les hélicoptères Ka-52 russes.

Ce grand nettoyage industriel a pris du temps. La Russie et la France devaient signer les documents finaux sur le retrait des systèmes radio-électroniques des porte-hélicoptères Mistral début novembre 2015. Et même après la signature du contrat égyptien, la Russie a continué d’attendre le retour de son équipement depuis la France avant de pouvoir le revendre à son tour, un responsable militaire russe confirmant : « nous attendons que notre équipement nous revienne de France, puis nous pourrons démarrer les livraisons ». Moscou récupère ainsi son matériel pour, ironie du sort, le proposer directement à l’Égypte, qui commande de son côté des hélicoptères Kamov Ka-52 navalisés, les mêmes appareils initialement destinés aux Mistral russes.

Rebaptisés Gamal Abdel Nasser et Anouar el Sadate, les deux anciens Vladivostok et Sébastopol rejoignent finalement la marine égyptienne, l’un affecté en mer Rouge, l’autre en Méditerranée. Selon les calculs de la commission des finances du Sénat, l’opération globale, entre remboursement à la Russie et revente à prix cassé à l’Égypte, a tout de même laissé une ardoise nette de près de 250 millions d’euros à la charge du budget de l’État français. Un rappel utile : dans les grands contrats d’armement, la géopolitique peut parfois coûter aussi cher qu’un porte-hélicoptères tout entier.