Par l’édition du soir.

La présidente de la Tanzanie Samia Suluhu Hassan vient d’être élue « tyran de l’année 2025 » par l’organisation non gouvernementale britannique Index of Censorship, à l’issue d’un vote massif des Tanzaniens, via les réseaux sociaux. Cette femme politique de bientôt 66 ans est aux rênes du pays, depuis 2021, et a conservé le pouvoir après des élections qui se sont déroulées, cet automne, dans un bain de sang.

Pour l’édition 2025 de son sombre prix du « tyran de l’année », l’organisation non gouvernementale Index of Censorship, une association britannique, avait sélectionné dix chefs et cheffes d’État, à travers le monde. Parmi ces nominés figuraient ainsi les présidents américain Donald Trump, turc Recep Tayyip Erdogan, russe Vladimir Poutine, mais aussi les premiers ministres israélien Benjamin Netanyahu et indien Narendra Modi ou encore, le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei. Trois représentants hong-kongais, salvadorien et afghan figuraient aussi dans cette liste. Une seule femme, en revanche, y était mentionnée, la présidente de la Tanzanie, Samia Suluhu Hassan.

« Cette liste met en lumière celles et ceux qui ont intensifié leurs attaques contre la liberté d’expression, cette année, pas forcément les pires criminels du monde, nuançait, au lancement des votes, Jemimah Steinfeld, directrice de l’ONG Index on Censorship. La réalité est crue : la situation mondiale en matière de liberté d’expression se détériore, et certains pays figurant désormais dans le classement auraient été inimaginables il y a seulement quelques années. »

Interrompu pendant quelques années, le prix de « tyran de l’année » avait, par le passé, été décerné au Mexicain Andrés Manuel López Obrador, mais aussi au Turc Erdogan.

Fille d’instituteur, mère de famille

La particularité de cette initiative est qu’elle repose sur le vote du grand public. Or, en ligne, les internautes tanzaniens se sont particulièrement mobilisés pour faire entendre leur voix, a expliqué Jemimah Steinfeld, citée par le média TV5 Monde :  « Les gens étaient vraiment concernés : ils ont apprécié de pouvoir saisir cette occasion pour dire ce qu’ils pensent, sans que cela n’ait trop de conséquences. Samia Suluhu Hassan est surnommée “la bouchère de Tanzanie” ou “le tyran en hidjab”. »

C’est ainsi que la présidente de ce pays d’Afrique de l’est où vivent quelque 69 millions d’habitants a remporté ce titre si peu honorifique et ô combien satirique. Mais qui est Samia Suluhu Hassan et que lui reprochent tant son peuple que nombre d’observateurs internationaux et d’ONG ?

Née le 27 janvier 1960 à Zanzibar, cette politicienne aguerrie est issue d’un milieu modeste : son père était instituteur et sa mère, femme au foyer, soulignait le journal Le Monde, en mars 2021. À l’époque, celle qui était jusqu’ici vice-présidente du pays vient d’accéder à la fonction suprême : John Magufuli, son prédécesseur – tristement connu pour avoir réprimé et l’opposition, et les défenseurs des droits ou de la liberté de la presse – lui a cédé la place, à sa mort.

Or, le parcours de cette mère de quatre enfants donne alors légitimement l’espoir d’un renouveau démocratique pour le pays. « J’exercerai honnêtement mes fonctions de présidente de la République unie de Tanzanie et assurerai la justice […] sans crainte, ni faveur, ni haine. Avec l’aide de Dieu », s’était d’ailleurs engagée cette musulmane, en prêtant serment. Diplômée d’un master en « développement économique communautaire » aux États-Unis, Samia Suluhu Hassan a débuté sa carrière au sein du gouvernement de l’île semi-autonome de Zanzibar, en occupant d’abord des fonctions administratives, puis un poste de responsable du développement, resitue Ouest-France. Son CV fait même état de missions au sein d’organisations aussi prestigieuses que le Programme alimentaire mondial (PAM) de l’Onu. En 2000, elle se lance en politique et entre d’abord au Parlement de Zanzibar (avec l’étiquette du parti présidentiel au pouvoir depuis l’indépendance) puis à l’Assemblée nationale tanzanienne. Nommée ministre à plusieurs reprises, elle s’approche au plus près du pouvoir, à partir de 2015, en devenant la première femme vice-présidente de Tanzanie.

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Des élections meurtrières

Seulement, une fois les rênes du pays entre les mains, Samia Suluhu Hassan ne s’est finalement pas montrée moins autoritaire que son prédécesseur, comme l’atteste le déroulement des élections de fin octobre 2025. Certes, la cheffe d’État y a obtenu une victoire écrasante – avec officiellement 97,66 % des voix – mais le scrutin s’est accompagné de nombreuses exactions. Selon un rapport du Centre for Information Resilience – une association britannique indépendante qui conduit des investigations numériques – diffusé ce 11 janvier 2026, plus de 180 images et vidéos mais aussi de vues satellitaires prises, pendant les journées électorales tanzaniennes d’octobre 2025, témoignent de tirs à balles réelles sur des civils, d’un usage excessif de la force, par la police ou encore de possibles morgues de fortune et de fosses communes.

Ce que redoutaient déjà, au moment du scrutin, les associations et observateurs internationaux alors que, avant même l’élection, l’ONG Amnesty International alertait sur une récente intensification de la répression visant l’opposition, la société civile, les journalistes et toutes les voix dissidentes. Selon l’opposition tanzanienne, le scrutin aurait occasionné la mort de plus de 700 personnes, tandis qu’Internet était coupé pendant cinq jours, pour mieux bander les yeux du monde. Le secrétaire général de l’Onu, Antonio Guterres, s’était lui-même dit « très inquiet », lors de cette flambée de violence, particulièrement marqué à Dar es Salam, l’une des principales villes de Tanzanie.

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« Elle a fait ce que font les tyrans »

Citée par la radio RFI, la militante tanzanienne Maria Sarungi Tsehai s’est félicitée de voir la présidente africaine ainsi qualifiée de « tyran de l’année », évoquant un « geste symbolique ». Celui-ci permet en tout cas de braquer les projecteurs sur la Tanzanie et sur les attaques dont la liberté d’expression y fait l’objet.

La poétesse et chercheuse tanzanienne Neema Komba a pour sa part commenté, sur le site de Index on Censorship : « S’il n’y avait pas eu les événements du 29 octobre 2025, Samia [Suluhu Hassan] n’aurait pas intégré cette liste de tyrans. Jusqu’ici, elle jouait en division inférieur, parmi les tyrans en devenir, tout au plus. Mais elle a fait ce que font les tyrans et a ignoré la voix du peuple qui réclamait des réformes électorales avant toute élection générale […] L’élection de 2025 a été la plus sanglante de l’histoire du pays. » Et d’ajouter : « Les Tanzaniens réclament justice et ce sondage était une opportunité pour faire entendre leur colère. »

Mais que la dirigeante de la Tanzanie soit ainsi pointée en ce mois de janvier 2026 l’effraie, « surtout quand Trump et d’autres tyrans plus puissants peuvent envoyer leur armée envahir votre pays parce que vous avez un président tyrannique, juste pour s’emparer de vos ressources naturelles ». Une allusion à l’actualité de ce début d’année qui attire aussi l’attention sur d’autres noms figurant sur la liste 2025 des nominés pour le prix de « tyran de l’année. »

Notamment celui de l’Ayatollah Khameini, à l’heure où l’Iran est à son tour coupé d’Internet, depuis le 8 janvier, et que les images des centaines de manifestants réprimés par le régime des mollahs continuent, malgré tout, de filtrer.