Les arrivées de migrantes et migrants par la mer diminuent en Europe, selon l’agence Frontex. Le soutien européen aux garde-côtes des pays de transit comme la Libye, notamment, permet d’intercepter davantage de personnes. Mais les décès sont en hausse: le début d’année 2026 a été l’un des plus meurtriers en Méditerranée.
La ruée de jeunes Marocains vers la ville de Ceuta la semaine dernière a attisé la rhétorique de « submersion migratoire » de nombreux gouvernements et partis de droite ou d’extrême droite. Pourtant, alors que ces discours xénophobes gagnent du terrain en Europe, l’immigration « irrégulière » enregistrée dans l’Union européenne (UE) diminue depuis deux ans.
Elle a même chuté de 37% au premier semestre 2026, selon les données de l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex).
À l’inverse, les morts en mer se multiplient. D’après l’Organisation internationale pour les migrations, ce début d’année a été l’un des plus meurtriers depuis 2014 en Méditerranée, alors que les conflits au Soudan, en RDC, en Somalie ou en Érythrée, entre autres, continuent de jeter énormément de monde sur les routes de l’exil.
Conditions dégradées et davantage d’obstacles
Cette mortalité s’explique par plusieurs éléments, explique le journaliste indépendant Eliott Brachet, qui a assisté en juillet à une mission de sauvetage à bord de l’Ocean Viking, le navire de SOS Méditerranée. « D’abord, il y a l’utilisation d’embarcations de plus en plus précaires et surchargées. Il y a aussi des conditions climatiques extrêmes », notamment les canicules, qui augmentent les risques de déshydratation lors des traversées, égrène-t-il dans l’émission Tout un monde.
>> Ecouter son témoignage complet : Migration: moins d’arrivées en Europe, mais plus de morts en mer / Tout un monde / 8 min. / mercredi à 08:12
Cette hausse des décès s’explique aussi par le durcissement des politiques migratoires menées par l’UE. « La Méditerranée est de plus en plus quadrillée et sécurisée, avec d’une part les avions et drones de l’agence Frontex, et de l’autre les garde-côtes libyens et tunisiens qui refoulent de plus en plus d’embarcations. »
Les personnes migrantes cherchent donc à contourner ces contrôles, leurs routes s’allongent, et les risques avec elles.
Restrictions imposées aux ONG
« Il faut aussi insister sur les restrictions et les entraves croissantes imposées par les pays européens aux navires de sauvetage humanitaires », poursuit-il. « Le contexte a changé depuis dix ans, les ONG sont criminalisées et leurs actions de plus en plus empêchées », avec de nombreuses immobilisations de navires dans les ports européens ou des procès intentés contre des membres d’équipages.
Il cite également le ‘décret Piantedosi’, adopté par le gouvernement Meloni, qui contraint les navires humanitaires à des détours de plusieurs jours après chaque sauvetage (lire 1er encadré).
>> Lire à ce sujet : « En dix ans, on est devenus des ennemis publics », déplore le directeur de SOS Méditerranée Suisse
Soutien européen aux garde-côtes libyens
Enfin, le nombre d’interceptions des personnes migrantes par les garde-côtes des pays du sud de la Méditerranée – soutenus par l’UE – se multiplient. « C’est le résultat d’une politique européenne », souligne Eliott Brachet. « Dès 2017, avec la bénédiction de Bruxelles, l’Italie a renforcé sa coopération avec les autorités libyennes, notamment. »
Depuis, Rome a dépensé plusieurs millions d’euros pour former et équiper les garde-côtes libyens dans le cadre d’un centre de coordination maritime à Tripoli.
Ce que l’Europe a réussi avec sa politique d’externalisation, c’est qu’aujourd’hui, cette frontière est plus violente que jamais
Angelo Selim, coordinateur de mission pour SOS Méditerranée
« Le mémorandum de 2017 est renouvelé tous les trois ans et implique des livraisons de bateaux et de nouveaux équipements », indique Angelo Selim, coordinateur de mission pour SOS Méditerranée.
Parmi ces équipements, des patrouilleurs rapides qui se montrent parfois extrêmement agressifs. L’année dernière, les garde-côtes libyens ont même tiré à l’arme automatique sur l’Ocean Viking. Angelo Selim était alors aux commandes du navire: « Les Libyens se sentent de plus en plus légitimes à faire usage de la force. Ce que l’Europe a réussi avec sa politique d’externalisation, c’est qu’aujourd’hui, cette frontière est plus violente que jamais. »
« Cercle vicieux » mortifère
Les premières victimes restent les personnes migrantes qui, une fois interceptées, sont généralement renvoyées en Libye, arrêtées par la police, parfois par des milices, et incarcérées la plupart du temps. Celles et ceux qui en réchappent témoignent de torture, de travail forcé et de violences sexuelles. La sortie se paie, parfois très cher, pour ensuite, bien souvent, retenter sa chance en mer.
« C’est vraiment un cercle vicieux », résume Eliott Brachet. « Ces exilés qui fuient la guerre ou les persécutions sont prêts à tout, mais la traversée est rendue de plus en plus compliquée, notamment par le soutien européen aux pays de transits comme l’Égypte, la Libye ou la Tunisie. On se retrouve donc dans une situation ubuesque qui perpétue des violations des droits humains sans régler le problème. »
Sujet radio: Eliott Brachet
Texte web: Pierrik Jordan