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Un ruban d’algues brunes de plus de 8 000 kilomètres de long relie aujourd’hui les côtes du Sénégal à celles de la Martinique. Il pèse 37,5 millions de tonnes, un record absolu mesuré en mai 2025 par le laboratoire d’océanographie optique de l’université de Floride du Sud (USF), qui surveille ce phénomène par satellite depuis 2011. Depuis sa première apparition en 2011, cette ceinture s’est formée presque chaque année, à l’exception de 2013, et en mai a atteint une nouvelle biomasse record de 37,5 millions de tonnes. Et ce chiffre ne comptabilise même pas le stock historique déjà présent dans la mer des Sargasses elle-même.

À retenir

Une ceinture d’algues de plus de 8 000 km s’étend entre l’Afrique et les Antilles depuis 2011
L’Amazone et le Congo alimentent involontairement ce monstre vert avec leurs rejets agricoles
Même le Mexique, qui dépense 115 millions de dollars, ne parvient à gérer qu’une fraction du problème

Sommaire

Une marée végétale née d’un déséquilibre chimique
Amazone, Congo et courants marins : le cocktail qui nourrit le monstre
Quand le radeau touche terre, l’air devient toxique
Aucun pays ne sait vraiment quoi en faire

Une marée végétale née d’un déséquilibre chimique

La sargasse n’a rien d’exotique. Cette algue brune flottante vivait tranquillement dans la mer des Sargasses, au large de la Floride, depuis des siècles. Cette masse ne comprend pas la biomasse de référence de 7,3 millions de tonnes historiquement estimée dans la mer des Sargasses. ce qui dérive aujourd’hui vers l’Afrique et les Antilles est un phénomène distinct, apparu brusquement au début de la décennie 2010 et qui n’a cessé de grossir depuis.

En 2011, les biologistes marins ont identifié pour la première fois ce qui est désormais connu comme la Grande Ceinture Sargasse Atlantique, qui s’étend de la côte ouest-africaine jusqu’au golfe du Mexique. À l’exception de 2013, le phénomène est revenu et a grossi chaque année. Ce qui frappe les océanographes, c’est la vitesse de la progression : quinze ans à peine séparent une algue confinée dans un gyre océanique d’une masse capable de bloquer des ports entiers.

Amazone, Congo et courants marins : le cocktail qui nourrit le monstre

Pourquoi cette explosion ? La réponse tient en grande partie à ce que déversent deux des plus grands fleuves du monde. Des fleuves comme l’Amazone et le Congo charrient des rejets agricoles riches en engrais vers l’Atlantique tropical, apportant l’azote et le phosphore dont la sargasse a besoin pour doubler puis redoubler. Déforestation en amont, épandages agricoles, ruissellement urbain : tout ce que les bassins versants absorbent mal finit par nourrir, à des milliers de kilomètres de là, un radeau d’algues qui n’a rien demandé.

Alimentées par les apports de nutriments, les flux de l’Amazone et des événements climatiques, ces proliférations remodèlent désormais les écosystèmes, les économies et les littoraux à une échelle spectaculaire. Les eaux plus chaudes de l’Atlantique tropical, conséquence directe du réchauffement climatique, agissent comme un accélérateur supplémentaire. Résultat : une algue qui devait rester marginale est devenue un acteur climatique et sanitaire à part entière.

Quand le radeau touche terre, l’air devient toxique

le vrai problème commence quand la sargasse s’échoue. Tant qu’elle flotte au large, elle joue même un rôle écologique utile, abritant tortues et juvéniles de poissons. Mais sur le sable, privée d’oxygène, elle pourrit vite. Cette odeur provient de l’hydrogène sulfuré (H₂S), un gaz toxique libéré lorsque la sargasse se décompose dans des conditions pauvres en oxygène sur le littoral. Une odeur d’œuf pourri qui ne trompe personne : c’est le signal que l’algue commence à devenir dangereuse pour les riverains.

En Guadeloupe et en Martinique, ce cauchemar olfactif s’accompagne de dégâts bien concrets. Les émanations corrodent l’électroménager, abîment les charpentes métalliques et, selon plusieurs études hospitalières martiniquaises, aggravent les troubles respiratoires chez les populations exposées de manière chronique. Début 2026, les observations satellitaires réalisées en février par le laboratoire d’océanographie optique de l’université de Floride du Sud étaient sans équivoque : près de 14 millions de tonnes de sargasses ont été recensées dans l’Atlantique, couvrant environ 0,4 % de sa surface. Aux Antilles françaises, les conséquences se sont fait sentir dès la fin de l’hiver : le port de La Désirade, petite île touristique située au nord-est de l’archipel guadeloupéen, a même été temporairement bloqué, interrompant les liaisons maritimes avec Grande-Terre.

Aucun pays ne sait vraiment quoi en faire

Face à un tel volume, ramasser ne suffit pas. Le Mexique, l’un des pays les plus exposés avec ses plages de la Riviera Maya, a mis les moyens : le gouvernement mexicain a annoncé un effort de 115 millions de dollars pour gérer les algues, mais même avec ces ressources, il ne parvient à évacuer qu’environ 1 200 tonnes par jour des plages caribéennes. Un chiffre qui paraît impressionnant jusqu’à ce qu’on le compare aux dizaines de millions de tonnes en circulation : à ce rythme, il faudrait des décennies pour traiter une seule saison de bloom.

La France n’échappe pas à ce constat d’impuissance relative. Un troisième Plan sargasses a été annoncé en mai 2025 pour les Antilles françaises, mais le précédent volet, centré sur les barrages, la collecte et le stockage, n’a donné que des résultats mitigés : seules dix des vingt-six mesures prévues ont été mises en œuvre, selon un rapport commandé à l’été 2025. Le coût économique, lui, ne cesse de grimper. Les analyses de l’Agence américaine de protection de l’environnement chiffrent le coût économique annuel pour les entreprises et gouvernements américains à plusieurs millions de dollars. Et la Caraïbe française, plus petite et moins dotée en moyens de dragage industriel, absorbe une part disproportionnée du choc.

Des pistes de valorisation existent : compost, matériaux de construction, biocarburant. Mais transformer une algue chargée en métaux lourds et en arsenic, comme le sont souvent les sargasses les plus âgées, en produit commercialisable reste techniquement complexe et coûteux à grande échelle. Pour l’instant, la solution la plus répandue reste le tas de sable puant qu’on repousse à la pelleteuse, saison après saison, en espérant que la suivante soit un peu moins terrible que la précédente.