La plupart des photographes exposés par les Rencontres d’Arles investissent dans des appareils coûtant plusieurs milliers d’euros pour leurs travaux. Pas lui. Quand il défile devant les clichés qu’il expose dans la Commanderie Sainte-Luce, jusqu’au 4 octobre, Bruno Boudjelal est fier de rappeler que certains d’entre eux ont été immortalisés… avec un appareil photo tout droit sorti de McDonald’s !
Une rareté, qui s’explique par les conditions précaires dans lesquelles il a travaillé lors de son premier voyage en Algérie, en 1993, lui qui n’avait jamais photographié auparavant : « Je voulais connaître la famille de mon père. Mais en 1993, c’était la guerre civile et c’était dangereux de s’y rendre. Alors un ami m’a donné l’idée de faire de la photographie. Au début je ne voulais pas en faire, ça m’embêtait. Et la veille du départ, il revient avec un paquet en me disant qu’on ne refuse pas les cadeaux de ses amis. Il y avait un appareil avec 10 rouleaux en noir et blanc. »
Un appareil qui passe les contrôles
Le début d’une belle histoire pensez-vous, mais pas du tout. « Le deuxième jour du voyage avec mon appareil photo en bandoulière, j’ai manqué de me faire tuer deux fois, se souvient-il. Je rentre le soir en sang, la chemise déchirée. J’appelle mon ami, et la première chose qu’il m’a dit était de continuer mon voyage. »
Alors un jour, dans un McDonald’s, alors qu’une petite fille rencontrée par hasard lui donne un appareil photo jouet issu de son menu enfant, Bruno Boudjelal trouve comment continuer tout en discrétion son travail. « Lors des contrôles, il passait pour un jouet et on me laissait passer, mais pour ma sécurité, il fallait tout le temps être en mouvement, ne pas cadrer avec mon appareil. »
Un mouvement perpétuel
Presque par hasard, par instinct de survie, le style de Bruno Boudjelal naît. L’appareil photo primaire utilisé par l’artiste donne un effet flou à ses photos, un mouvement perpétuel qui fait comprendre la précarité du voyage entrepris, presque improvisé, captant des scènes de vie criantes de réel. « On aime l’approche sensible, délicate et profondément engagée de cette exposition. Il y a une beauté plastique qu’on chérit dans ces Rencontres« , commente, de son côté, Aurélie de Lanlay, directrice adjointe du festival.
Du Maghreb à l’Afrique du Sud en passant par l’Afrique de l’Ouest, on suit le périple du photographe franco-algérien comme un carnet de voyage. Dans la pièce consacrée au Maroc et la Mauritanie, on voit une femme voilée scrutant l’horizon avec inquiétude, une plage aux parasols abandonnés, ou encore un homme fumant seul dans sa petite maison. Car Bruno Boudjelal s’est attaché à raconter l’Afrique à travers ses visages. La jeunesse du Gabon qui plonge dans l’océan montre son côté intrépide, un guitariste du Mali ses talents, mais aussi sa liberté avec l’histoire de Youssouf, jeune mendiant gambien croisé à Bamako, voyageant sur le toit de trains où il se sent « libre ».
Un peu plus loin, au Ghana, on voit aussi les conséquences d’un modèle touristique mal pensé, quand une piscine vide et délabrée se retrouve face à l’immensité de l’océan.
Un retour aux sources
Cette exposition, c’est l’histoire d’un retour aux sources pour le photographe qui avait déjà exposé quelques photographies du continent aux Rencontres, en 2003. Salarié de Libération dans un premier temps pour immortaliser ses voyages en Afrique, il anime désormais des ateliers dans tout le continent. Un continent qu’il porte dans son cœur, qu’il met également en valeur à la Commanderie Sainte-Luce en exposant ses grandes figures, comme le chef d’État burkinabé Thomas Sankara.
