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Le débat autour du mariage coutumier (« mariage orfi ») et de la polygamie refait périodiquement surface en Tunisie, bien que ces pratiques soient en contradiction avec le cadre juridique tunisien et largement rejetées sur le plan social. Pour le sociologue Tarek Saïdi, ce retour récurrent ne peut être expliqué par un seul facteur : il renvoie à des transformations économiques, sociales, culturelles et individuelles qui affectent notamment la manière dont les jeunes envisagent aujourd’hui la famille et le mariage.
Dans une déclaration accordée à Tunisie Numérique, le chercheur en sociologie a livré une lecture des facteurs susceptibles d’expliquer la réapparition de ces questions dans le débat public.
Le recul de l’âge de l’autonomie économique
Selon Tarek Saïdi, le premier niveau d’analyse concerne la dégradation des capacités financières, la baisse des revenus et le recul de l’âge auquel les jeunes parviennent à accéder à une véritable autonomie économique.
Il rappelle que, dans les années 1970, un jeune dépassant la vingtaine pouvait généralement espérer trouver un emploi stable, disposer de ressources et commencer à construire un projet de vie indépendant dès le début de sa troisième décennie.
La situation aurait progressivement changé. Aujourd’hui, selon son analyse, l’accès à un emploi permettant une certaine stabilité intervient souvent autour de 30 à 35 ans.
Ce décalage aurait profondément modifié la manière de concevoir le mariage et la famille. Là où la création d’un foyer constituait autrefois une étape relativement précoce d’un projet de vie, les difficultés économiques tendent désormais à repousser ce projet de plusieurs années.
Une famille devenue plus difficile à construire
Le sociologue souligne que la faiblesse des revenus et l’incertitude professionnelle pèsent directement sur la décision de se marier.
La constitution d’une famille nécessite en effet une série de conditions matérielles : logement, emploi, ressources financières et capacité à assumer les dépenses quotidiennes. Lorsque ces conditions tardent à être réunies, certains individus peuvent être tentés, selon le chercheur, d’envisager d’autres formes de relations ou d’union présentées comme moins contraignantes financièrement et socialement.
Tarek Saïdi estime ainsi que les difficultés liées à l’accomplissement des projets personnels et professionnels peuvent contribuer à modifier les représentations traditionnelles de la famille.
Une certaine acceptation dans quelques milieux sociaux
Un autre facteur avancé par le sociologue concerne l’existence d’une certaine acceptabilité du mariage coutumier dans certains milieux.
Selon lui, le sujet avait particulièrement gagné en visibilité au cours des premières années suivant la révolution de 2011, période durant laquelle plusieurs débats avaient émergé autour du mariage coutumier, de la polygamie ou encore d’une éventuelle remise en question de certaines dispositions du Code du statut personnel.
Le chercheur considère que ces débats ont notamment été portés par des courants conservateurs souhaitant remettre sur la table certaines pratiques écartées depuis plusieurs décennies en Tunisie.
Le contexte économique favorise l’émergence d’alternatives
Pour Tarek Saïdi, l’environnement social constitue donc un premier élément d’explication, tandis que la situation économique et l’évolution de la représentation de la famille en constituent un deuxième.
Il estime que les difficultés croissantes rencontrées par les individus pour achever leurs projets personnels pourraient favoriser, dans différents domaines de la société, l’apparition de nouvelles pratiques ou le retour d’anciennes propositions.
Le mariage coutumier ferait partie de ces alternatives envisagées par certains lorsque le mariage légal traditionnel est perçu comme difficile à concrétiser.
Des études plus longues et une stabilité plus tardive
Le sociologue met également en avant l’allongement de la durée des études.
La formation scolaire et universitaire peut désormais se prolonger pendant plus de 20 ans, ce qui signifie qu’un jeune peut n’atteindre une situation professionnelle et sociale lui permettant d’envisager la création d’une famille qu’après l’âge de 30 ans.
Ce report de la stabilité sociale, combiné aux difficultés économiques et professionnelles, contribue selon lui à transformer progressivement les comportements et les représentations entourant le mariage.
Le poids des représentations culturelles et morales
Tarek Saïdi estime également que certaines catégories sociales ne considèrent pas le mariage coutumier ou la polygamie comme moralement ou culturellement inacceptables.
Lorsque ces pratiques bénéficient d’une forme de légitimité dans le système de valeurs d’un individu, elles peuvent être perçues comme des formes de mariage à part entière, même lorsqu’elles se trouvent en dehors du cadre légal.
Le sociologue évoque à ce propos une dimension psychologique : le fait de qualifier une relation de « mariage » pourrait, chez certains individus, produire un sentiment de conformité à leurs propres références morales ou religieuses.
Il compare ce mécanisme, sur le plan des représentations, à certaines préférences pour des produits financiers présentés comme conformes à des principes religieux : au-delà du service proposé, la manière dont celui-ci est perçu et qualifié peut influencer le sentiment de légitimité de l’individu.
Un débat également lié aux acquis des femmes
Tarek Saïdi estime toutefois que cette conception ne représente pas la position générale des Tunisiennes. Il évoque l’existence de groupes spécifiques qui, notamment après la révolution, ont multiplié les prises de position en faveur de la polygamie ou du mariage coutumier.
Selon lui, ces discours peuvent également être interprétés comme une tentative de remettre en cause certains acquis consacrés par le Code du statut personnel et les droits accordés aux femmes en Tunisie.
Pour certains défenseurs de ces pratiques, le mariage coutumier serait présenté comme une forme légitime d’union découlant de références culturelles ou religieuses. Une perception qui reste, selon le chercheur, fortement dépendante des représentations individuelles.
Les changements sociaux commencent souvent à la marge
Le sociologue rappelle enfin que les transformations sociales commencent souvent par des pratiques marginales avant de gagner éventuellement en visibilité ou en influence.
Leur évolution dépend, selon lui, de la mobilisation, de la capacité d’organisation et de la détermination de leurs défenseurs.
Tarek Saïdi observe ainsi que les partisans du mariage coutumier ou de la polygamie semblent aujourd’hui davantage mobilisés dans l’espace public que les défenseurs d’autres modèles de relations, notamment les relations de couple avant le mariage.
Pour le sociologue, c’est notamment cette différence de mobilisation qui explique pourquoi certaines questions reviennent régulièrement dans le débat public, tandis que d’autres restent beaucoup moins visibles.
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