Un pays révèle ses priorités non dans ses discours mais dans ses arbitrages. Le budget 2026 de la Tunisie, les rapports de la Banque mondiale et les chiffres de la Banque centrale composent, mis bout à bout, une réponse qui se passe de commentaire. La croissance est proclamée partout et financée nulle part.
La question paraît provocante, presque déplacée. Quel pays ne voudrait pas croître. Pourtant, en économie, on ne juge pas une volonté à l’aune des intentions déclarées mais à celle des choix effectifs, ce que les économistes nomment la préférence révélée. Or les arbitrages tunisiens des dernières années révèlent une préférence constante, celle du présent sur l’avenir, de la stabilité immédiate sur l’investissement productif. Non par cynisme, mais par une mécanique budgétaire et politique dont chaque rouage est aujourd’hui documenté par des sources officielles.
– Un budget qui dit la vérité
Commençons par le document le plus révélateur, le budget de l’État pour 2026. Selon le rapport du ministère des Finances, sur des charges budgétaires de 63 575 millions de dinars, 40 % sont réservées au financement de la masse salariale, soit 25 267 MDT, et 32 % aux dépenses d’intervention, dont 9 772 MDT de subventions. À l’autre bout de la chaîne, celui qui prépare l’avenir, les dépenses allouées à l’investissement ne dépassent pas 6 463 MDT, soit 10 % des dépenses budgétaires. Le rapport est sans appel, l’État tunisien consacre quatre dinars aux salaires pour un seul à l’investissement. Un budget est une déclaration de priorités chiffrée, et celui-ci dit que la Tunisie finance d’abord son fonctionnement, ensuite seulement sa croissance.
Ce déséquilibre n’est pas une fatalité conjoncturelle, c’est un choix reconduit. La masse salariale publique, que le gouvernement s’était engagé auprès des bailleurs à ramener à 12,9 % du PIB à l’horizon 2025, devrait représenter 13,4 % du PIB en 2026, contre 14,1 % en 2025 et 13,9 % en 2024. La trajectoire de réduction promise ne s’est pas matérialisée. Mieux, le budget 2026 assume la régularisation de 51 878 postes, dont 22 523 créations nouvelles. On peut y voir une politique sociale légitime. On doit aussi y voir un arbitrage, chaque dinar de salaire pérenne est un dinar soustrait durablement à l’investissement.
– L’épargne captée, le privé asséché
Vient le deuxième verrou, le plus déterminant, l’effet d’éviction. La croissance naît de l’investissement privé, or celui-ci est privé de son carburant, le crédit. Le diagnostic n’émane pas d’un pamphlétaire mais de la Banque mondiale, dont le rapport établit que la part du gouvernement dans le crédit bancaire total n’a cessé d’augmenter, atteignant un tiers en août 2025 contre 15 % en 2019. Dans le même temps, le crédit au reste de l’économie n’a augmenté que de 3 % en août 2025 par rapport à l’année précédente. La démonstration est arithmétique, l’État capte l’épargne nationale via ses émissions de dette, les banques y trouvent un placement sûr et rémunérateur, et le secteur privé, singulièrement les PME, se trouve rationné.
La cheffe du gouvernement elle-même l’a reconnu. Recevant le rapport annuel 2025 de la Banque centrale en juillet 2026, Sara Zaafrani Zenzri a estimé que le financement de l’investissement par le secteur bancaire privé demeure très faible et a appelé les banques à accroître leur contribution au financement de l’économie productive. L’aveu est notable, mais il déplace la responsabilité. Les banques ne boudent pas le privé par caprice, elles suivent l’incitation que l’État a lui-même créée en devenant l’emprunteur le plus vorace et le plus sûr du marché. Tant que le Trésor offrira du rendement sans risque, aucune injonction morale ne détournera les banques de la rente souveraine vers le pari entrepreneurial.
– Les signaux contraires
Il serait malhonnête de ne voir que l’immobilisme. Des signaux existent, et il faut les porter au crédit du volontarisme affiché. Les investissements directs étrangers ont progressé, atteignant 3 506,5 millions de dinars en 2025, en hausse de 30,1 % par rapport à 2024, selon le rapport annuel de la Banque centrale. Le gouvernement a fixé, dans son plan quinquennal 2026-2030, un objectif de hausse du taux d’investissement de 15,5 % à 20 %. Et le budget 2026 table sur une croissance de 3,3 %. L’intention de croître est donc réelle, inscrite noir sur blanc dans les documents de planification


Mais un objectif n’est pas une politique, et une prévision n’est pas un résultat. Le taux d’investissement cible de 20 % suppose de libérer le crédit que l’effet d’éviction étrangle, de réduire une masse salariale qui refuse de baisser, de dégager des marges qu’un service de la dette croissant confisque. Les objectifs pointent dans une direction, les arbitrages budgétaires dans l’autre. C’est précisément cette contradiction qui répond à la question initiale.
– La contrainte plutôt que la volonté
Veut-elle la croissance ? En paroles, sans réserve. En actes, elle veut d’abord ne pas déstabiliser l’existant, préserver la paix salariale, maintenir les subventions, honorer la dette. Ces priorités sont défendables, chacune répond à une urgence réelle. Mais leur somme compose un pays qui vit sur son stock plutôt que de construire son flux, qui préfère la sécurité de court terme au rendement de long terme.
Le vrai sujet n’est peut-être plus de savoir si la Tunisie veut la croissance, mais si elle peut encore se permettre de ne pas la vouloir vraiment. Avec une dette publique que la Direction générale du Trésor français situe à 80,6 % du PIB en 2025 et une notation souveraine à B- chez Fitch, la fenêtre du choix se referme. Arrive un moment où ce n’est plus la volonté politique qui décide de l’allocation des ressources, mais la contrainte des créanciers. Ce jour-là, la croissance ne sera plus une ambition parmi d’autres. Elle sera la seule issue, imposée du dehors, faute d’avoir été choisie du dedans.
Le budget 2026 n’est pas qu’un tableau de chiffres. C’est le miroir d’un pays qui parle d’avenir en finançant son présent. La croissance s’y trouve partout invoquée, et nulle part servie en priorité.
– Publicité-