Les tensions entre l’Algérie et le Maroc ne sont pas nées après l’indépendance de l’Algérie, ni même à l’occasion de la guerre des Sables de 1963, souvent présentée comme leur point de départ. Les racines de ce différend remontent à juillet 1956 lorsque le parti marocain de l’Istiqlal a officiellement publié la carte du « Grand Maroc » dans son organe officiel, le journal « Al-Alam ».

Cette carte englobait aussi bien la Maurétanie, une partie du Mali, le Sahara Occidental et les territoires de l’Ouest algérien, considérés par l’Istiqlal comme des provinces historiquement liées au royaume par des liens d’allégeance avant le découpage colonial français. Depuis, le rêve du « Grand Maroc » a cessé d’être mystique, il est devenu un objectif politique tendant à constituer un motif de discorde à long terme avec ses voisins directs. Il explique, en grande partie, l’importance du renforcement de l’armée algérienne pour faire face à cet esprit expansionniste manifesté par les partisans de ce « Grand Maroc », adoubés en sous main par le royaume Alaouite. 

Cette vision expansionniste débridée a profondément pollué les relations avec le Front de Libération Nationale (FLN) qui menait une guerre d’indépendance contre la puissance coloniale. Les revendications territoriales de l’Istiqlal ont fait naître une méfiance durable quant aux intentions du futur État marocain. L’indépendance de l’Algérie en 1962 ne fit pas disparaître ces divergences, elle les transforma en un différend interétatique qui éclata au grand jour dès 1963, lors de la guerre des Sables, avant de s’enraciner durablement dans les relations bilatérales. 

C’est donc à la lumière de cette histoire que peuvent être expliquées l’origine et la persistance des tensions, les crises récurrentes et les difficultés à instaurer une confiance durable entre deux pays pourtant liés par une histoire, une géographie et un destin maghrébins communs.

La Guerre des sables de 1963 

Il est important de relever que quelques jours avant l’indépendance de l’Algérie, l’irrédentisme marocain autour de la notion du « Grand Maroc » se manifesta par une première offensive militaire dans la région de Tindouf, qui se réitéra de nouveau le 7 juillet 1962 dans la région de Béchar. Ces évènements contribuèrent à l’éclatement du conflit malgré l’existence d’un tracé précis de la frontière entre l’Algérie et le Maroc et les textes de la Charte de l’OUA sur le respect des frontières héritées de la colonisation. L’existence d’importantes ressources minérales dans la région convoitée par le Maroc a non seulement accentué la pression politique de la part du parti l’Istiqlal, mais a également accentué les tensions menant à la Guerre des Sables d’octobre 1963. C’est donc après plusieurs mois d’incidents frontaliers, que la guerre ouverte éclata dans la région algérienne de Tindouf et Hassi Beïda, pour s’étendre à Figuig au Maroc. Les combats cessèrent le  5 novembre, suite à l’intervention de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) qui obtint un cessez-le-feu définitif le 20 février 1964, laissant la frontière inchangée.

Opposition au traité d’Ifrane (1972)

En 1972, le Maroc ratifia à Ifrane la convention relative au tracé de la frontière d’État avec l’Algérie. Cette convention fut publiée au Bulletin officiel marocain en 1992, soit 20 années plus tard… Officiellement, les frontières marocaines avec l’Algérie sont juridiquement reconnues par les deux États. Cette convention relative au tracé de la frontière séparant les deux États, est contestée fermement par l’Istiqlal qui refuse de reconnaitre la souveraineté algérienne sur Tindouf et Béchar.

En fait, cette position tenue par ce parti expansionniste n’était en fait qu’un double jeu du palais royal pour mettre la pression sur son voisin de l’Est. D’ailleurs, en mai 2013, le secrétaire général du parti, Hamid Chabat, réactiva publiquement ces revendications en déclarant que Tindouf, Béchar et d’autres zones frontalières devaient être restituées au Maroc. En fait, ces prétentions sur le « Sahara oriental » constituent une stratégie de diversion visant à masquer les crises politiques économiques et sociales majeures qui traversent le Royaume.

L’annexion du Sahara occidental (1975)

La décision prise par les USA d’attribuer le Sahara Occidental au Maroc en 1975 s’inscrit dans une stratégie géopolitique américaine visant à contenir l’influence de l’Algérie, alors proche du bloc soviétique, tout en maintenant un climat de tension permanente dans la région, mais aussi à soutenir la royauté qui venait d’être le théâtre de deux coups d’État qui ont ébranlé la monarchie. 

Dès 1973-1974, Henry Kissinger signifia à Rabat et à ses émissaires le refus catégorique de Washington d’un État sahraoui indépendant, préférant favoriser l’émergence d’un leadership marocain dans la région. Ainsi, la « Marche Verte », initialement « Marche Blanche » (code Laissa) fut loin d’être une initiative isolée. Elle fut conçue par un cabinet anglais avec le soutien stratégique de conseillers américano-britannique et un financement saoudien. Cette opération reçut l’aval explicite de l’État profond US et le concours, en sous main de la France, pour entraver l’unité maghrébine et maintenir une tension durable en Afrique du Nord dans le but de mettre le royaume taillable et corvéable à merci.

L’impact de la normalisation avec Israël (2020)

Cette soumission du Maroc aux puissances occidentales l’a contraint à normaliser ses relations diplomatiques avec Israël fin 2020, en contrepartie de la reconnaissance américaine de la « marocanité » du Sahara occidental. Ces Accords d’Abraham ont profondément reconfiguré les équilibres régionaux. En effet, l’alliance de Rabat et Tel Aviv, sous la férule de Washington, alimente une dynamique de dissuasion et de tensions froides avec Alger. Désormais, la monarchie marocaine concentre la totalité de son capital politique et militaire sur la consolidation de sa souveraineté sur le Sahara occidental. Ce qui explique le renforcement des capacités de défense et de renseignement du Maroc par les USA et Israël, le rendant par la même très dépendant de ces deux protecteurs … 

La politique étrangère américaine sous les différentes administrations a toujours visé à maintenir l’état de tension permanente dans la région pour jouer le rôle d’arbitre indispensable au règlement du conflit en faisant pencher vicieusement la balance, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. L’Algérie a perçu l’implantation de technologies de défense israéliennes (drones de surveillance et d’attaque, systèmes cyber, défense antiaérienne) et la coopération militaire étroite à sa frontière occidentale comme une menace directe à sa sécurité nationale. Cela a été l’un des facteurs majeurs de la rupture des relations diplomatiques décidée par Alger en août 2021.

« Être l’ennemi de l’Amérique peut être dangereux, mais être son ami est fatal. » (Kinsinger)

Cette citation célèbre d’Henry Kissinger, résume la vision cynique, mais pragmatique, des relations internationales appliquées par Washington. Les États-Unis n’ont pas d’alliés éternels, ils n’ont que des intérêts éternels. Lorsqu’un pays ou un dirigeant devient totalement dépendant du soutien américain, il s’expose au risque d’être abandonné du jour au lendemain si les priorités stratégiques ou la politique intérieure des États-Unis changent. Pour comprendre cette phrase, il faut appréhender trois principes clés de la politique étrangère américaine que sont :

la primauté des intérêts nationaux, 

l’alignement idéologique 

ou l’amitié personnelle 

Ces principes s’effacent dès que le coût stratégique ou politique d’une alliance dépasse ses bénéfices. La volatilité de la politique intérieure américaine s’explique par le fait que tous les 4 à 8 ans, l’État profond peut, à l’occasion d’un changement d’administration à la Maison-Blanche, redéfinir totalement la doctrine diplomatique de Washington et ses intérêts stratégiques.

En définitive, les appétits géopolitiques démesurés du Maroc qui s’inscrivent dans une dynamique classique d’orgueil démesuré, risquent de devenir son plus grand point de vulnérabilité. Convaincu d’être intouchable sous le parapluie israélo-américain, le royaume s’aventure sur un terrain glissant où la surestimation de ses forces croise la versatilité de son protecteur. L’Histoire l’a prouvé à maintes reprises : quand les ambitions d’un petit allié dépassent son utilité stratégique pour la grande puissance, le réveil n’est pas seulement brutal, il est souvent fatal.

Mahieddine Khelifa, avocat, Alger