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Une usine sidérurgique capable de produire de l’acier à grande échelle, achevée à 98 %, immobile depuis des décennies. Ce n’est pas une panne de courant qui a paralysé le complexe d’Ajaokuta, dans l’État du Kogi, ni une pénurie de minerai de fer. Le site aurait atteint un taux d’achèvement de 98 % en 1994, mais il n’a jamais produit la moindre feuille d’acier commerciale. Le vrai coupable ? Un vide industriel minuscule sur le papier, mais fatal dans les faits : quelques installations clés, jamais montées, jamais mises en service.

À retenir

Une usine géante conçue avec l’aide soviétique, dont le chantier s’est enlisé après un coup d’État, pour atteindre environ 98% de construction en 1994
Le moteur manquait : pas de haut fourneau, pas de fours à coke, donc pas d’acier malgré les laminoirs prêts
Plusieurs milliards de dollars engloutis, des tentatives de privatisation échouées, et toujours aucune tonne d’acier produite

Sommaire

Un géant soviétique construit à toute vitesse, puis figé
Le vrai blocage : ni panne, ni pénurie de minerai
Quarante ans de tentatives, de procès et de milliards engloutis

Un géant soviétique construit à toute vitesse, puis figé

Tout commence à la fin des années 1970. Le complexe sidérurgique d’Ajaokuta, dans l’État du Kogi, est conçu dans les années 1970 avec l’aide soviétique, pensé comme une usine intégrée couvrant l’extraction du minerai de fer, les fours à coke, le haut fourneau et les laminoirs, pour soutenir l’industrialisation du Nigeria. Le président Shehu Shagari pose la première pierre en 1980, sur un terrain colossal de 24 000 hectares.

Le chantier avance alors à une vitesse impressionnante, porté par l’entreprise soviétique Technopromexport. En 1983, le gouvernement de Shagari avait achevé environ 84 % des installations d’Ajaokuta, et le laminoir de sections légères ainsi que le laminoir de fil machine avaient même été mis en service avant les dates prévues. La même année, Shagari est renversé par un coup d’État militaire. Les travaux se poursuivent néanmoins, mais à un rythme ralenti par le désengagement politique. Ce n’est qu’une décennie plus tard, en 1994, que le complexe aurait franchi le cap symbolique des 98 % d’achèvement technique,
au moment où le groupe russe a abandonné le projet, invoquant l’incapacité du Nigeria à honorer ses obligations contractuelles
. Un document officiel cité par la presse nigériane évoque d’ailleurs une installation
« estimated to be over 98% technically ready as of 1994 »
, avant que le contrat global avec la firme russe ne soit résilié en 1996.

Sur le papier, les ambitions donnent le vertige. Le complexe devait, à son apogée, employer directement 10 000 personnes et générer 500 000 emplois supplémentaires en amont et en aval. De quoi transformer un pays entier en puissance industrielle. Le hic, c’est que 98 % d’un projet industriel ne veut rien dire si les derniers pourcents concentrent toute la complexité technique.

Le vrai blocage : ni panne, ni pénurie de minerai

Voici où le récit officiel dérape. Le problème n’a jamais été un manque de matière première, le minerai de fer nigérian extrait à Itakpe était bien là, ni une simple avarie technique réparable en quelques semaines. Les composants critiques, en particulier le haut fourneau, les fours à coke et les ateliers sidérurgiques associés, sont restés non installés, non mis en service ou non fonctionnels.

L’usine dispose de laminoirs capables de façonner de l’acier, mais pas du cœur du système qui transforme le minerai brut en métal liquide. Tant que ces quelques composants restants, comme le haut fourneau et les fours à coke, ne fonctionnent pas, l’usine ne peut pas produire d’acier à partir des matières premières. C’est un peu comme construire une voiture complète, carrosserie, sièges, tableau de bord, sans jamais installer le moteur. Le véhicule a l’air fini. Il ne roulera jamais.

Ce vide n’est pas né d’un hasard technique : il reflète un désintérêt politique une fois le pétrole nigérian devenu la vache à lait budgétaire. Les rapports antérieurs sur Ajaokuta Steel s’accordent tous à dire que les gouvernements suivants celui de Shagari se sont désintéressés du projet sidérurgique parce que le Nigeria bénéficiait de revenus massifs issus du pétrole brut. Le financement des dernières étapes critiques, celles qui auraient rendu l’usine réellement opérationnelle, n’a tout simplement jamais suivi.

Quarante ans de tentatives, de procès et de milliards engloutis

La facture, elle, n’a jamais cessé de grimper. Sur plusieurs décennies, le Nigeria a dépensé plusieurs milliards de dollars pour Ajaokuta, dont un paiement d’arbitrage lié au règlement d’un litige contractuel. Une somme engloutie dans un site industriel qui n’a jamais expédié une seule tonne d’acier vendable.

Les tentatives de privatisation n’ont fait qu’ajouter du désordre au désastre. Obasanjo a d’abord confié le contrôle à la société américaine SOLGAS Energy en 2003, contrat résilié dès 2004 pour mauvaise performance, puis à la société indienne Global Infrastructure Nigeria Limited vers 2005, contrat à son tour annulé par le président Umar Yar’Adua en 2008 pour non-respect des attentes. S’en est suivi un bras de fer juridique interminable :
le gouvernement fédéral a accepté de payer 496 millions de dollars pour régler une réclamation multi-milliardaire de Global Steel Holdings Limited
, au lieu des 5,258 milliards de dollars initialement réclamés par la firme indienne.
Un premier versement de 250 millions de dollars a été effectué en septembre 2022
, le reste devant être payé par tranches. Plusieurs années plus tard, une partie de la dette restait toutefois impayée : selon un rapport de mars 2026,
le gouvernement fédéral avait payé au total 446 millions de dollars sur les 496 millions dus à Global Steel Holdings Limited
, le solde restant à régler.

Pendant ce temps, des ouvriers venus construire le rêve nigérian n’ont jamais vu leur travail aboutir. Certains ouvriers russes ayant érigé l’usine et choisi de rester sur place sont morts au Nigeria, attendant sans fin le démarrage du site. Une anecdote qui résume à elle seule le gouffre entre la promesse et la réalité.

Le budget continue pourtant de peser chaque année. L’appropriation budgétaire de 2025 a réservé 6,21 milliards de nairas supplémentaires pour les salaires, une dépense contestée par les critiques au regard de l’inactivité persistante de l’entreprise. Lors d’une conférence internationale virtuelle sur Ajaokuta organisée en avril 2026, l’économiste Banji Oyelaran-Oyeyinka a évalué
entre 6 et 10 milliards de dollars les sommes déjà engagées dans le projet sans résultats significatifs
, tout en rappelant que
le pays continue d’importer environ 4 milliards de dollars d’acier chaque année
.

Aujourd’hui, même les industriels les plus influents doutent qu’une résurrection soit possible. En septembre 2025, Aliko Dangote, l’homme le plus riche d’Afrique, a jugé publiquement que le site n’avait plus d’avenir, estimant que les avancées technologiques mondiales avaient rendu son modèle obsolète. D’autres experts, eux, plaident encore pour une modernisation chiffrée entre cinq et sept milliards de dollars supplémentaires, étalée sur une décennie. Le Nigeria continue d’importer chaque année plus de 4 milliards de dollars d’acier, un paradoxe amer pour un pays qui possède, à quelques kilomètres de son usine fantôme, le minerai nécessaire pour s’en passer.