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Et si l’on pouvait recréer un second Nil en plein désert ? C’est peu ou prou le pari fou que l’Égypte a tenté de relever à la fin des années 1990, en lançant l’un des chantiers hydrauliques les plus ambitieux de son histoire moderne. L’idée paraissait presque enfantine dans sa simplicité : puiser dans les eaux d’un immense lac artificiel pour irriguer des centaines de kilomètres de sable et de roche, et ainsi offrir à des millions d’Égyptiens de nouvelles terres à cultiver. Près de trente ans plus tard, alors que le soleil continue d’écraser cette portion reculée du désert Libyque, le résultat interroge autant qu’il fascine. Car ce canal, aussi impressionnant soit-il par ses dimensions, n’a presque jamais rempli la mission pour laquelle il avait été creusé.

Un pharaon moderne rêvait d’un second Nil

En 1997, le président égyptien Hosni Moubarak annonce un projet titanesque destiné à changer durablement le visage économique du pays. Baptisé projet Toshka, ou encore projet Nouvelle Vallée, ce chantier pharaonique vise ni plus ni moins qu’à transformer une partie du désert en un vaste territoire agricole. L’ambition est colossale : faire passer la part des terres arables égyptiennes de seulement 6 % à pas moins de 35 % du territoire national.

Pour un pays dont la quasi-totalité de la population vit historiquement le long du Nil, sur une bande de terre étroite et surpeuplée, la promesse a de quoi séduire. Il s’agit alors de désengorger les rives du fleuve, de créer de nouveaux pôles urbains et agricoles, et d’offrir un avenir à des générations entières d’Égyptiens confrontées à la rareté des terres cultivables. Moubarak imagine ainsi un pays métamorphosé, où le désert reculerait enfin face à l’ingéniosité humaine.

Quand l’eau du lac Nasser devait faire fleurir le Sahara

Techniquement, le projet repose sur un système de canaux chargés de détourner les eaux du lac Nasser, cette immense retenue formée par le barrage d’Assouan, vers les régions désertiques du désert Libyque. Le plus emblématique de ces ouvrages est le canal Cheikh Sayed, un chenal de 310 kilomètres creusé pour acheminer l’eau jusqu’à l’oasis de Baris.

Mais c’est une autre voie d’eau qui incarne le mieux l’ambition du projet : un canal de 72 kilomètres reliant directement le lac Nasser à la dépression de Toshka. Inaugurée en 2003 par Hosni Moubarak lui-même, cette infrastructure s’appuie sur une station de pompage capable, sur le papier, de déplacer jusqu’à cinq milliards de mètres cubes d’eau par an. La station de pompage Moubarak fait alors figure de prouesse technique : avec ses 24 pompes géantes, elle compte parmi les plus imposantes de la planète. De quoi laisser penser que le désert allait, enfin, se transformer en un immense grenier agricole.

Le mirage Toshka : pourquoi les champs n’ont jamais poussé

C’est là que la réalité rattrape le rêve. Car derrière cette vitrine impressionnante se cache un projet largement inachevé. Sur les 24 pompes installées, seules quatre à six fonctionnent réellement au quotidien. La station, pensée pour irriguer des étendues immenses, tourne ainsi à une fraction infime de ses capacités théoriques, comme un outil surdimensionné pour une tâche qui ne s’est jamais concrétisée.

Les raisons de cet échec sont multiples : coûts d’exploitation exorbitants, difficultés à attirer des investisseurs privés, sols peu propices à l’agriculture intensive sans un entretien constant, et surtout une évaporation massive de l’eau sous l’effet d’un soleil implacable. À la fin de la première décennie des années 2000, le constat est sans appel : le projet est unanimement qualifié de méga-échec. Le désert, loin de fleurir, continue de dominer le paysage, et les canaux s’étirent le plus souvent au milieu de nulle part, bordés par le sable plutôt que par des champs verdoyants.

Quinze ans après son lancement, alors que Toshka semble définitivement enterré, le président Abdel Fattah al-Sissi décide pourtant de relancer la machine en 2016. En août de cette même année, environ 4 km² de terres sont alloués pour bâtir une nouvelle ville à Toshka. Mais les investisseurs restent frileux : les infrastructures de base, routes, électricité, réseaux d’eau, restent à leur charge, ce qui refroidit bien des ardeurs. De nombreuses sociétés annoncées en grande pompe par l’État finissent d’ailleurs par se retirer, sans jamais avoir posé la première pierre.

Ce que révèle l’échec de Toshka sur l’avenir hydrique de l’Égypte

L’histoire de Toshka ne se résume pourtant pas à une simple anecdote d’urbanisme raté. Elle illustre surtout les tensions grandissantes autour de la ressource en eau dans une région du monde particulièrement fragile sur ce plan. Le changement radical de la situation internationale en 2022, marqué notamment par des bouleversements géopolitiques et une pression accrue sur les ressources énergétiques et alimentaires, a poussé le gouvernement égyptien à réinvestir dans ce projet longtemps délaissé.

Car derrière l’ambition initiale se dessine un enjeu bien plus large : celui de la sécurité alimentaire d’un pays qui dépend presque entièrement du Nil pour son approvisionnement en eau douce, dans un contexte régional où les tensions autour du partage des ressources hydriques ne cessent de croître. Toshka apparaît ainsi comme un symbole ambivalent : à la fois preuve d’une vision audacieuse et rappel cruel des limites que la nature impose, même aux projets les plus démesurés.

Ainsi, ce canal géant qui s’étire depuis presque trente ans au cœur du désert égyptien n’est pas tant l’histoire d’un échec pur et simple que celle d’un projet Toshka inachevé, suspendu entre ambitions passées et nécessités futures. Reste à savoir si les nouvelles impulsions politiques et les bouleversements climatiques à venir parviendront un jour à faire pousser, pour de vrai cette fois, des champs là où pour l’instant seul le sable continue de régner.