Il fut un temps, pas si lointain, où historiens marocains, européens et même espagnols s’accordaient sur un fait simple : le Maroc, en tant qu’entité politique distincte, naît en 789 avec l’arrivée d’Idriss Ier et la fondation de la dynastie idrisside. Une continuité non pas de sang unique – les dynasties se succèdent : Almoravides, Almohades, Mérinides, Wattassides, Saadiens, Alaouites – mais de territoire, de légitimité chérifienne et de conscience étatique. Bernard Lugan, Henri Terrasse ou les manuels classiques le rappelaient sans complexe. Puis les revendications marocaines sur Sebta se firent plus pressantes. Et soudain, miracle historiographique : le Maroc n’existerait vraiment que depuis 1956, ou au mieux depuis les Alaouites de 1666. Les Idrissides ? Une parenthèse. Les empires médiévaux ? Des « occupations berbères » sans lien avec l’État actuel. La continuité ? Un roman national inventé.
Appliquons donc, par pure cohérence intellectuelle, la même grille de lecture aux nations européennes et américaines. Alfred le Grand, fondateur de l’Angleterre ? Allons donc. Roi de Wessex seulement, son autorité ne dépassa guère la Tamise. Les Angles et les Saxons étaient des peuplades germaniques, comme les Francs. Faut-il donc renier la monarchie britannique et déclarer que l’Angleterre n’existe réellement que depuis 1707 ou 1801 ? L’Espagne, elle, serait le simple produit d’une alliance tardive entre deux comtés – Castille et Aragon – formalisée en 1479. Avant cela, des royaumes fragmentés, des taifas, des frontières mouvantes. Les rois catholiques auraient inventé l’Espagne de toutes pièces. Quant à la France, les Capétiens n’auraient rien à voir avec les Francs, peuple germanique venu de l’autre rive du Rhin. Hugues Capet, en 987, serait un usurpateur sans racines. Et les États-Unis ? Les Treize Colonies n’auraient strictement aucun lien avec la République fédérale née en 1787-1789. George Washington et les Pères fondateurs auraient créé une nation ex nihilo, sans continuité avec les établissements britanniques.
On voit l’absurdité. Aucun historien sérieux n’oserait aujourd’hui nier la continuité de la France depuis les Francs ou de l’Angleterre depuis Alfred, malgré les ruptures dynastiques, les invasions et les changements de peuplement. Pourtant, pour le Maroc, on exige une pureté dynastique que personne d’autre ne pratique. Pourquoi ? Parce que reconnaître la continuité depuis 789, c’est admettre que Sebta et Melilla furent arrachées à un État déjà formé, et non à un « vide » précolonial. C’est aussi rappeler que le Maroc est l’un des plus anciens États-nations encore debout, antérieur de deux siècles à Hugues Capet.
Ce révisionnisme n’est pas de la science. C’est de la géopolitique déguisée en érudition. Il sert à sanctuariser des enclaves coloniales en niant l’adversaire. Mais l’Histoire, elle, ne se négocie pas au gré des contentieux frontaliers. Le Maroc de 789 et celui de 2026 relèvent de la même longue durée. Le nier, c’est ouvrir la porte à toutes les déconstructions absurdes. Et à ce jeu-là, l’Europe et l’Amérique n’ont rien à gagner.