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Deux sites, dix-sept explosions, et une carte qui n’existe nulle part. Entre 1960 et 1966, la France a fait détoner dix-sept bombes nucléaires dans le désert algérien, à Reggane puis sur le plateau du Tan Afella, près d’In Ekker. Une partie du matériel utilisé, des véhicules aux outillages en passant par des déchets radioactifs, a été enterrée directement dans le sable saharien. Soixante ans plus tard, personne, ni côté français ni côté algérien, ne dispose des documents précis permettant de localiser ces zones d’enfouissement.

À retenir

Qu’est devenu le matériel contaminé des 17 essais nucléaires français au Sahara ?
Un accident en 1962 a changé la stratégie : pourquoi tout a-t-il soudain disparu sous le sable ?
Les cartes promises à l’Algérie depuis 1999 n’ont jamais été transmises : pourquoi ce silence ?

Sommaire

Un accident qui a changé la donne
Des tonnes de matériel enfouies, jamais retrouvées
Des cartes réclamées depuis des décennies, jamais transmises

Un accident qui a changé la donne

Tout bascule le 1er mai 1962. Ce jour-là, la France procède à son deuxième essai souterrain, baptisé Béryl, dans une galerie creusée à l’intérieur du massif granitique du Tan Afella. Le principe semblait simple : confiner l’explosion sous des centaines de mètres de roche. Mais la fermeture de la galerie a été imparfaite et 5 à 10 % de la radioactivité générée par l’essai est sortie, soit sous forme de laves et de scories projetées sur le carreau, soit sous forme d’aérosols et de produits gazeux formant un nuage qui a culminé à environ 2 600 mètres d’altitude. Le nuage ne s’est pas arrêté sur place : l’axe principal du nuage radioactif formé était dirigé vers l’est et la contamination atmosphérique a été détectée sur environ 150 kilomètres.

Sur le terrain, l’incident a directement touché des militaires présents lors du tir. Selon les archives compilées par les autorités françaises elles-mêmes, neuf soldats ont été heavily contaminated par radiation, et une centaine de personnels supplémentaires ont été exposés à des niveaux plus faibles lorsque le vent a changé de direction et poussé le nuage radioactif au-dessus du poste de commandement. Parmi les personnes exposées, on trouve même des ministres présents sur place ainsi que des populations vivant à proximité. Un accident d’État, en somme, qui aurait pu freiner le programme. Il n’en a rien été : la France a continué ses essais souterrains jusqu’en 1966.

Des tonnes de matériel enfouies, jamais retrouvées

Ce qui frappe, dans ce dossier, ce n’est pas seulement l’accident lui-même. C’est ce qu’il a fallu faire disparaître ensuite. Des témoignages d’anciens appelés du contingent, recueillis ces dernières années, décrivent la méthode utilisée à l’époque : on enterrait sur place tout ce qui pouvait être contaminé plutôt que de le rapatrier. L’autorité française avait procédé à l’enfouissement de matériel, outillages, moyens mécaniques ayant servi et susceptibles d’être contaminés sur deux sites, l’un à 10 km au nord-est du plateau de la base-vie, l’autre à 5 km du point zéro, tandis que les déchets les plus radioactifs auraient été placés dans des bunkers bétonnés.

Le désert a aussi servi de cimetière à des appareils entiers. Un témoin présent à Reggane entre 1960 et 1962 racontait comment les avions Vautour étaient détruits à l’explosif avant d’être ensevelis, une pratique qu’il qualifiait lui-même d’ »enterrement civil ». D’autres évoquent un avion Vampire ou Mistral, resté stationné dans une zone interdite près de l’aérodrome de Reggane parce qu’il avait été fortement irradié. À cela s’ajoutent des kilomètres de câblages utilisés pour déclencher les tirs : certaines portions ont été enterrées, d’autres abandonnées à même le sable, où elles restent aujourd’hui fortement radioactives.

Le chiffre donne le vertige. Selon une question posée à l’Assemblée nationale sur les conséquences de ces essais, les procédures menées depuis n’ont pas permis de régler la question des centaines de tonnes de déchets contaminés par la radioactivité qui ont été enfouis par les autorités militaires françaises entre 1960 et 1967. Des centaines de tonnes. L’équivalent, à peu près, du poids d’un immeuble entier, dispersées sous les dunes sans qu’aucun plan précis n’en indique l’emplacement exact.

Des cartes réclamées depuis des décennies, jamais transmises

C’est là que le dossier devient franchement embarrassant pour Paris. Dès 1999, à la demande de l’Algérie, l’Agence internationale de l’énergie atomique a réalisé une mission d’évaluation de la situation radiologique des anciens sites. Un premier pas, mais insuffisant : les zones d’enfouissement les plus sensibles restaient hors de portée des évaluations, faute de documentation cartographique précise.

Le sujet a ressurgi avec force en 2021. Le chef d’état-major algérien, Saïd Chengriha, a alors interpellé directement son homologue français pour réclamer l’assistance de la France pour fournir les cartes topographiques permettant la localisation des zones d’enfouissement, non découvertes à ce jour, des déchets contaminés, radioactifs ou chimiques. Quelques semaines plus tard, neuf députés français, dont Cédric Villani, ont écrit directement à Emmanuel Macron pour lui demander de publier les données et les cartes des zones des déchets résultant des campagnes d’essais nucléaires menées au Sahara dans les années 1960. Un rapport parlementaire évoqué à cette occasion précisait que quatre essais souterrains dans le Sahara algérien n’ont pas été totalement contenus ou confinés, ce qui aggrave encore l’incertitude sur l’ampleur réelle de la contamination hors des zones officiellement recensées.

Le dossier n’a toujours pas trouvé d’issue claire. Début 2026, une nouvelle proposition de loi portée par la députée Sabrina Sebaihi est revenue sur ce même point noir, rappelant que les autorités militaires françaises ont procédé à un démantèlement partiel des installations, mais que du matériel contaminé et différents types de déchets, dont certains radioactifs, auraient été enfouis sur place, sans que la localisation précise en soit jamais officiellement communiquée à Alger. Un demi-siècle après les derniers tirs, le Sahara continue donc de garder, quelque part sous ses dunes mouvantes, un secret que ni les archives militaires françaises ni les relevés algériens n’ont jamais réussi à percer entièrement.