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Les deux plus grands exportateurs de blé de la planète se frappent désormais là où ça compte pour les marchés alimentaires mondiaux : leurs terminaux céréaliers en mer Noire.

Une escalade qui rouvre un facteur de risque sur les prix du blé — et qui concerne directement un pays importateur comme la Tunisie, dont le premier fournisseur se trouve précisément dans cette zone.

Des terminaux céréaliers touchés des deux côtés

Le 12 août 2026, l’Ukraine a mené une attaque de drones d’ampleur contre Novorossiisk, le principal port céréalier russe sur la mer Noire. Trois des plus grands terminaux à grains y ont cessé leurs opérations : selon des sources proches du dossier citées par l’agence Bloomberg, une galerie de chargement de l’opérateur United Grain s’est effondrée et plusieurs silos ont été endommagés. L’attaque a fait trois morts, dont un enfant, et vingt-quatre blessés selon les autorités régionales russes.

Environ vingt-quatre heures plus tard, la Russie a frappé en représailles les infrastructures portuaires d’Izmail, dans la région d’Odessa — le plus grand port danubien ukrainien et l’une des rares routes alternatives d’exportation —, y déclenchant un incendie. Ces frappes croisées prolongent une série d’attaques réciproques sur les ports et les navires de la mer Noire menées ces dernières semaines.

Un choc réel sur l’offre ukrainienne

Au-delà des dégâts matériels, l’impact sur les flux est déjà mesurable côté ukrainien. Le ministère ukrainien de l’Agriculture a divisé par deux sa prévision d’exportations agricoles pour la campagne 2026-2027, la ramenant à 29,6 millions de tonnes contre 64,4 millions estimées auparavant, soit une baisse de 54 %. Les exportations de blé, en particulier, sont attendues à 8,3 millions de tonnes, en recul d’environ 53 %.

Sur les deux premières semaines d’août, les exportations céréalières ukrainiennes ont chuté de 75 % sur un an. Odessa, qui traite habituellement près de 90 % des exportations de céréales du pays, est le nœud visé, et les routes de report — fluviales ou terrestres — ne suffisent pas à compenser la capacité perdue.

Une réaction des prix réelle, mais mesurée

Les marchés ont réagi sans s’affoler. À Chicago, les contrats à terme sur le blé ont bondi jusqu’à 4 % le 12 août, leur plus forte hausse intrajournalière en trois semaines. La Russie et l’Ukraine pèsent ensemble plus du quart des exportations mondiales de blé, et les frappes surviennent en pleine récolte, ce qui explique la nervosité.

Mais il faut distinguer deux choses : un choc d’offre localisé, réel et chiffré côté ukrainien, et une envolée généralisée des prix, qui à ce stade n’a pas eu lieu. La Russie demeure le premier exportateur mondial de blé et sa propre récolte 2026 est en cours.

Pénurie mondiale ? Prudence des deux côtés

C’est ici que le discours doit être manié avec précaution. Moscou agite ouvertement le spectre de la pénurie : la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères et le principal lobby céréalier russe ont averti que les attaques ukrainiennes pourraient interrompre les exportations de la mer Noire et provoquer la faim en Afrique et au Moyen-Orient. Cet argument, formulé en pleine guerre de communication, doit être attribué à sa source et non repris comme un fait établi.

À l’inverse, plusieurs facteurs amortissent le risque de pénurie physique immédiate : la persistance des exportations russes, l’existence de stocks mondiaux et la possibilité de stocker une partie du grain. Le risque le plus tangible n’est donc pas une rupture d’approvisionnement à court terme, mais l’installation d’une prime de risque durable sur les prix si les frappes sur les terminaux se prolongent.

Pourquoi la Tunisie est directement concernée

La Tunisie est structurellement dépendante des importations de céréales. Sa production nationale, très exposée aux aléas climatiques, tourne autour de 1,25 million de tonnes en moyenne, et le pays importe parfois plus de 85 % de son blé tendre. Or son premier fournisseur se situe précisément dans la zone aujourd’hui sous tension.

Selon l’Office des céréales, la Russie représente à elle seule environ 50 % des importations céréalières tunisiennes, devant l’Union européenne. L’Ukraine reste par ailleurs un fournisseur significatif, ses expéditions vers la Tunisie ayant nettement rebondi en 2024-2025.

Autrement dit, le bassin de la mer Noire — Russie et Ukraine réunies — constitue la principale source d’approvisionnement du pays. Le blé tendre y alimente les minoteries qui fournissent les boulangeries ; le blé dur nourrit la production de pâtes et de couscous, aliments de base de la table tunisienne.

Deux éléments viennent toutefois nuancer le tableau pour cette année. D’abord, la récolte tunisienne de 2025 a été supérieure à la moyenne — environ 1,7 million de tonnes selon la note pays du système d’alerte de la FAO —, ce qui réduit, sans l’éliminer, la dépendance aux importations : les besoins d’importation de blé pour 2025-2026 sont estimés autour de 2 millions de tonnes, légèrement en deçà de la moyenne récente. Ensuite, le mécanisme de subvention de la farine et du pain amortit, pour le consommateur, la volatilité des prix mondiaux.

Le point de vigilance n’est donc pas une pénurie de pain à court terme, mais la conjonction de deux fragilités : une exposition élevée à une seule zone géographique d’approvisionnement, et le coût budgétaire de tout renchérissement du blé importé, qui pèse in fine sur la compensation.

Ce qu’il faut surveiller

Trois indicateurs diront si le risque se matérialise pour la Tunisie :

1- la durée des perturbations sur les terminaux de la mer Noire

2- la trajectoire des cours mondiaux du blé au-delà du soubresaut de la mi-août

3- l’issue des prochains appels d’offres d’importation de l’Office des céréales, qui révéleront à quels prix et auprès de quels fournisseurs le pays parvient à se réapprovisionner.

Tant que ces éléments ne sont pas connus, l’épisode reste un facteur de risque à suivre, non une crise déclarée.

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