La détente récente des prix ne signifie pas que les ménages ont retrouvé de véritables marges de manœuvre. À quelques semaines de la rentrée scolaire, août concentre les dépenses estivales, la préparation de septembre et des charges fixes qui, elles, ne prennent pas de vacances.
Les dernières données du HCP et de Bank Al-Maghrib dessinent ainsi un paradoxe : la consommation reste dynamique, alors même qu’une part importante des ménages dit devoir s’endetter ou puiser dans son épargne pour boucler ses fins de mois.
Sur le front des prix, les dernières nouvelles sont plutôt favorables. En juin 2026, l’indice des prix à la consommation a reculé de 0,4% par rapport au mois précédent, selon le Haut-Commissariat au plan (HCP). Cette baisse résulte notamment du repli de 0,8% des prix des produits alimentaires et de 0,2% de ceux des produits non alimentaires. Sur un an, l’IPC n’augmente plus que de 0,3%. L’inflation sous-jacente, qui exclut les produits à prix volatils et les tarifs publics, progresse pour sa part de 0,2% sur un mois, mais recule de 0,1% sur un an.
Cette accalmie statistique ne signifie pourtant pas que la contrainte budgétaire a disparu. Une baisse ponctuelle des prix n’efface ni les hausses accumulées précédemment ni les dépenses incompressibles auxquelles les foyers restent confrontés. Et août présente une particularité : plusieurs postes importants se télescopent. Les dépenses de vacances et de déplacement ne sont pas encore totalement derrière les ménages que la rentrée commence déjà à peser sur les budgets.
Le moral des ménages se détériore
Les dernières données du HCP donnent la mesure de cette tension. Au deuxième trimestre 2026, l’indice de confiance des ménages est retombé à 60,1 points, contre 64,4 points au trimestre précédent. Il demeure certes supérieur aux 54,6 points enregistrés un an plus tôt, mais le recul observé entre les deux premiers trimestres témoigne d’un regain de prudence. Surtout, 78,3% des ménages interrogés considèrent que leur niveau de vie s’est dégradé au cours des douze derniers mois, contre seulement 5,2% qui font état d’une amélioration. Pour les douze prochains mois, 51% anticipent encore une détérioration.
Le constat est tout aussi révélateur lorsqu’il s’agit de l’équilibre entre revenus et dépenses. Selon le HCP, 58,7% des ménages estiment que leurs revenus couvrent leurs dépenses, tandis que 38,7% déclarent s’endetter ou puiser dans leur épargne. Seuls 2,6% affirment parvenir à mettre de l’argent de côté. Cette prudence se retrouve également dans leurs intentions d’achat : 65,3% des ménages considèrent que le moment n’est pas opportun pour acquérir des biens durables. Une indication importante à l’approche de septembre, période traditionnellement associée à de multiples dépenses d’équipement.
La consommation résiste
Le paradoxe est pourtant bien réel : malgré cette perception dégradée, la consommation continue de soutenir l’activité économique. Le HCP estime que les dépenses de consommation des ménages ont progressé de 4,7% en glissement annuel au deuxième trimestre 2026. Elles auraient notamment bénéficié de l’amélioration des revenus d’activité, particulièrement en milieu rural, mais aussi du renforcement du crédit aux ménages. Cette dynamique devrait se poursuivre au troisième trimestre. Le HCP prévoit une hausse de 4,9% de la consommation des ménages, ce qui confirmerait son rôle moteur dans la demande intérieure durant une période couvrant à la fois le cœur de la saison estivale et la rentrée.
Mais la question est désormais de savoir à quel prix cette consommation se maintient. Les statistiques de Bank Al-Maghrib montrent en effet que les crédits aux ménages progressaient encore de 3,4% sur un an en juin 2026, tandis que les crédits à la consommation augmentaient de 4,5%, après 4,2% un mois auparavant. Autrement dit, la solidité apparente de la consommation ne repose pas uniquement sur les revenus disponibles. Pour une partie des foyers, le crédit devient aussi un instrument permettant de lisser dans le temps des dépenses qui se concentrent sur quelques semaines.
L’endettement s’installe dans l’équation
Cette évolution prend une dimension particulière lorsqu’elle est rapprochée du niveau d’endettement atteint par les ménages. À fin 2025, la dette bancaire des ménages s’élevait à 456,3 milliards de dirhams, selon Bank Al-Maghrib, en hausse de 6,9% sur un an. Le Rapport sur la stabilité financière, publié conjointement par Bank Al-Maghrib, l’AMMC et l’ACAPS, précise que les ménages résidant au Maroc concentrent quelque 433 milliards de dirhams, soit 95% de l’endettement financier total des ménages.
Plus révélateur encore, 38% des particuliers endettés présentaient en 2025 une charge de dette supérieure à 40% de leur revenu, contre 32% un an auparavant.
Cette progression ne signifie évidemment pas que tous les ménages rencontrent des difficultés financières. Elle montre cependant que la marge disponible après remboursement des échéances se réduit pour une partie des emprunteurs. Et lorsque surviennent simultanément dépenses estivales et rentrée scolaire, l’équation devient plus délicate.
La rentrée commence financièrement en août
Pour les familles ayant des enfants scolarisés, septembre commence bien avant la rentrée des classes. Fournitures, cartables, vêtements, transport, équipements ou frais liés à la scolarité viennent se greffer à des budgets qui ont parfois déjà supporté les déplacements estivaux, les vacances ou les loisirs. Il n’existe pas, à ce stade, de donnée publique nationale consolidée permettant d’établir un «coût moyen» fiable de la rentrée 2026-2027 au Maroc. Une telle facture varie fortement selon le nombre d’enfants, leur niveau scolaire, le choix entre enseignement public ou privé et les besoins propres à chaque ménage.
L’enjeu est donc moins de chercher un montant unique que d’observer l’effet de concentration des dépenses. Car pendant que les dépenses exceptionnelles s’accumulent, les charges récurrentes restent inchangées : loyer ou mensualité immobilière, remboursement des crédits, factures, transport et autres dépenses courantes continuent de courir. Pour les ménages dont les marges budgétaires sont déjà limitées, plusieurs arbitrages peuvent alors s’imposer : réduire les dépenses de loisirs, raccourcir les vacances, différer un achat, mobiliser une partie de l’épargne ou recourir davantage au financement.
Août, révélateur de la fragilité des budgets
Le mois d’août agit finalement davantage comme un révélateur que comme la cause des tensions financières. Il met en lumière la différence entre baisse de l’inflation et amélioration réelle du pouvoir d’achat. La modération des prix ralentit certes l’érosion des revenus, mais elle ne recrée pas automatiquement les marges financières absorbées au fil des mois. Le ressenti exprimé par les ménages le montre clairement : alors que les indicateurs d’inflation se sont nettement assagis, plus de trois quarts d’entre eux continuent de considérer que leur niveau de vie s’est dégradé. Le véritable enjeu de cet été 2026 se trouve peut-être là.
La consommation reste robuste à l’échelle macroéconomique, mais derrière cette résistance se dessinent des budgets individuels beaucoup plus serrés. Pour nombre de foyers, il ne s’agit donc plus réellement de choisir entre vacances et rentrée, mais de trouver le dosage qui permettra de financer les deux sans fragiliser davantage l’équilibre financier du ménage. À l’approche de septembre, l’indicateur le plus révélateur ne sera peut-être pas seulement le montant dépensé par les Marocains, mais aussi ce qu’ils auront dû reporter, réduire ou financer à crédit pour maintenir leur niveau de consommation.
Sanae Raqu / Les Inspirations ÉCO
L’émission
Chaque semaine, un grand invité décrypte les enjeux de l’économie marocaine.