Depuis juin, Apple répète à qui veut l’entendre que le Digital Markets Act l’empêche de lancer Siri AI sur iPhone et iPad en Europe. Une page de questions-réponses publiée par la Commission européenne raconte pourtant une histoire assez différente, et un billet très critique de John Gruber, publié le 17 août, relance le débat sur qui bloque réellement quoi. Voici comment démêler les versions de chacun.
Tim Cook en visite à la Commission européenne en 2023. Image Union européenne.
Siri AI, disponible partout sauf sur iPhone et iPad en Europe
Le 8 juin, à l’occasion de la WWDC, Apple a présenté Siri AI, une refonte complète de son assistant reposant sur Apple Intelligence : nouvelle interface, application dédiée pour retrouver les échanges passés, Visual Intelligence élargie, outils d’écriture intégrés. Le même jour, l’entreprise a annoncé dans un communiqué que ces nouveautés n’arriveraient pas sur iOS 27 ni iPadOS 27 dans l’Union européenne, en invoquant le DMA.
Siri AI sera-t-il disponible un jour en Europe ?
Les utilisateurs européens ne sont pas totalement privés de la nouveauté : Siri AI reste prévue sur macOS 27 et visionOS 27 car ces systèmes ne constituent pas des gatekeepers. Apple n’a aujourd’hui aucun calendrier clair pour un lancement sur iPhone et iPad dans la région, et attribue cette situation à l’échec des discussions avec les régulateurs européens.
Image Apple
Ce qu’Apple reproche au DMA
Le raisonnement d’Apple part d’une obligation bien réelle du DMA : les assistants concurrents doivent pouvoir accéder à des capacités équivalentes à celles de Siri sur iOS. Apple estime que cette exigence pourrait, dans les faits, l’obliger à ouvrir aux assistants tiers l’accès aux données personnelles, aux messages, aux fichiers, voire la possibilité de réaliser des achats ou d’agir directement dans d’autres applications. En clair, Apple ne souhaite pas qu’un Gemini ou un ChatGPT aient un même niveau d’accès sur l’iPhone car cela signifierait que les données des utilisateurs ne seraient pas traitées avec le même respect que le ferait Siri AI.
Retard de Siri AI en UE : Apple défend son point de vue et accable le DMA
Pour éviter cela, Apple a conçu le Trusted System Agent (TSA), une couche logicielle intermédiaire censée permettre à un assistant concurrent d’utiliser certaines capacités de l’iPhone sans disposer d’un accès généralisé aux données privées, à la manière des apps qui vous demandent l’accès à vos photos ou aux données de santé. L’entreprise dit avoir proposé ce système à Bruxelles dès novembre, accompagné d’un déploiement progressif de Siri AI en Europe sur dix-huit mois, le temps de finaliser l’architecture.
Ce que répond, noir sur blanc, la Commission européenne
C’est là que le récit se complique. Sur sa page de questions-réponses destinée aux citoyens, la Commission traite explicitement la question de savoir si le DMA a empêché Apple de lancer Siri AI dans l’UE. Sa réponse : cette lecture est incorrecte. Rien dans le texte n’interdit à Apple de lancer de nouveaux produits en Europe, et la décision de les déployer ou non lui appartient entièrement. Le DMA impose seulement que ce déploiement respecte les règles, en donnant notamment aux assistants tiers un accès équivalent, sous réserve du consentement de l’utilisateur :
Rien dans le DMA n’interdit à Apple de lancer de nouveaux produits et services dans l’Union européenne. La décision de déployer ou non ses produits et services appartient exclusivement à Apple. Le DMA exige simplement des entreprises réglementées qu’elles déploient leurs nouveaux produits et services dans le respect de la loi, ce qui, dans ce cas, signifie qu’elles doivent donner aux tiers accès à des fonctionnalités équivalentes à celles qu’elles proposent sur leurs propres produits (y compris Siri), sous réserve du consentement de l’utilisateur.
La Commission va même plus loin. Elle affirme qu’Apple n’a jamais présenté de proposition concrète d’interopérabilité conforme au DMA, au-delà d’une demande d’exemption de dix-huit mois, qu’elle juge illégale et susceptible de renforcer la position d’Apple dans le secteur naissant de l’IA, précisément ce que le règlement cherche à éviter.
Siri AI : pour Bruxelles, Apple n’a qu’à respecter les règles
L’angle de Gruber : « construisez d’abord, on jugera ensuite »
C’est ce point précis que John Gruber attaque dans son billet du 17 août sur Daring Fireball, qui s’appuie sur un article du Financial Times revenant sur un échange entre Tim Cook et la commissaire européenne Henna Virkkunen début juillet. Selon le FT, Apple aurait envoyé une équipe entière, ingénieurs compris, à Bruxelles l’hiver dernier pour présenter le TSA et demander, en substance, si ce système serait jugé conforme une fois construit.
Tim Cook : Apple « travaille étroitement » avec l’Union européenne pour lancer Siri AI
Gruber résume la réponse de la Commission ainsi : construisez-le d’abord, nous nous prononcerons ensuite, après avoir recueilli l’avis des concurrents d’Apple. Pour le chroniqueur, il est absurde de demander à une entreprise d’investir jusqu’à deux ans dans une architecture complexe, développée uniquement pour l’UE, sans lui garantir qu’elle sera acceptée à l’arrivée.
Sur le fond, un problème subsiste : c’est parole contre parole. Un responsable européen cité anonymement par le Financial Times affirme que le contact avec Apple sur le TSA est resté limité et n’a jamais dépassé le stade du concept général, accusant l’entreprise d’avoir surtout cherché un feu vert pour retarder sa mise en conformité. Apple, de son côté, a affirmé publiquement lors d’un point presse à la WWDC que sa proposition était détaillée. Gruber accorde davantage de crédit à la version d’Apple, soulignant qu’elle a été formulée publiquement plutôt que par la voix d’une source anonyme. Notons tout de même que les arguments de Gruber relèvent évidemment de son appréciation personnelle et ne sont pas nécessairement des faits établis.
Le précédent Android n’incite pas à l’optimisme
Un autre élément nourrit le scepticisme de Gruber. Fin avril, la Commission a ouvert des procédures de spécification visant Android, pour définir comment Google doit donner aux assistants IA concurrents un accès aussi effectif que celui dont bénéficie Gemini. Les mesures envisagées iraient jusqu’à permettre à ces assistants tiers d’exécuter des tâches dans d’autres applications, comme envoyer un e-mail ou partager une photo, avec une exécution en arrière-plan peu encadrée.
Gemini a été déployé sur les smartphones Android avant toute discussion avec l’Europe. Image Google.
Notez que dans ce dossier, Google n’a pas eu la délicatesse d’Apple. Mountain View avait déjà déployé Gemini et ses fonctionnalités avancées sur Android lorsque la Commission européenne a ouvert, en janvier 2026, une procédure visant à préciser ses obligations d’interopérabilité au titre du DMA. Pendant les discussions avec Bruxelles, Gemini est donc resté disponible dans l’UE. La Commission a finalement imposé à Google des mesures d’interopérabilité, qui devront être mises en œuvre d’ici au 1er août 2027.
DMA : pourquoi Google a obtenu avec Gemini AI ce qu’Apple n’a pas eu avec Siri AI ?
Gruber doute qu’Apple accepte un jour un système comparable sur iOS. Si Bruxelles applique la même grille de lecture aux deux plateformes, Apple pourrait se retrouver obligée d’appliquer les mêmes mesures sur ses plateformes.
Où en est le dossier ?
À la mi-août, Siri AI reste absent d’iPhone et d’iPad dans l’Union européenne, sans date annoncée. Les discussions se poursuivent, la Commission affirme ne pas bloquer le lancement mais attendre une proposition d’interopérabilité conforme, tandis qu’Apple maintient avoir déjà soumis une solution technique restée sans garantie suffisante. Aucune des deux parties n’a publié de version détaillée du TSA, ce qui rend l’appréciation de son degré d’aboutissement difficile à vérifier de l’extérieur. En tout cas, les deux acteurs se renvoient inlassablement la balle.
Le sort réservé à Apple sur ce dossier vaut d’être suivi au-delà de son seul cas : les procédures similaires ouvertes contre Google sur Android portent sur les mêmes questions d’accès des IA tierces au système, et la manière dont Bruxelles les tranchera dessinera vraisemblablement le cadre dans lequel tous les assistants IA devront s’intégrer aux smartphones vendus en Europe.