Deux années d’enquête, des dizaines de témoignages et un important travail de documentation consacré à trois décennies de pouvoir dans l’ouvrage « Algérie : dans Algérie : la guerre des clans », les journalistes Kamel Lakhdar Chaouche et Linda Soummam remontent aux racines du système politique, décryptent les luttes de pouvoir au sommet de l’État et interrogent le destin contrarié du Hirak de 2019.
Corruption, rente, rapports entre le militaire et le politique, répression, liberté de la presse, diaspora, Rachad, MAK, Kabylie et affaire Djamel Bensmaïl : les auteurs réunissent les pièces d’un dossier dont le diagnostic final est sans détour : « La révolution de février 2019 qui a suscité tant d’espoir se meurt ».
Des loups pour raconter une guerre de clans
Avant même la première page, la couverture donne le ton. Une meute de loups — ou de chacals — se dispute une carcasse sur une terre battue. Gueules ouvertes, crocs apparents, corps entremêlés : certains tirent sur la proie, d’autres semblent attendre leur tour.
Le choix de cette image n’est pas anodin. Elle constitue une métaphore immédiate du titre et peut se lire comme la représentation des différents clans et réseaux de pouvoir décrits par Kamel Lakhdar Chaouche et Linda Soummam : militaires, responsables politiques, services de renseignement, oligarques et réseaux d’influence.
La carcasse devient alors l’Algérie elle-même, ou ce qu’il en reste après trois décennies de luttes de pouvoir et de prédation. Elle renvoie à la rente et aux richesses nationales que les auteurs placent au cœur de leur enquête. Ils évoquent notamment « plus de 1000 milliards de dollars qui se sont évaporés » entre 2002 et 2014 et décrivent « une faune de nouveaux riches ».
Le bandeau rouge — « A bas l’ancienne bande, vive la nouvelle ! » — prolonge cette lecture avec une ironie mordante. Le départ de Bouteflika aurait-il véritablement signifié la rupture avec l’ancien système ou seulement le remplacement de certains acteurs par d’autres ?
La couverture ne montre aucun visage politique. Elle montre une meute. En quelques secondes, elle annonce le propos général de l’ouvrage : derrière les changements de dirigeants, les crises et les recompositions institutionnelles, les auteurs cherchent les permanences du pouvoir.
Cette image donne également au livre son ton. Pas celui d’un essai universitaire, mais celui d’une enquête engagée qui entend mettre à nu les rapports de force, les intérêts et les responsabilités tels que les auteurs les ont reconstitués.
Du système Bouteflika au Hirak : la bataille au sommet
Le livre refuse de faire commencer l’histoire le 22 février 2019. Pour comprendre pourquoi des millions d’Algériens sont descendus dans la rue, Chaouche et Soummam remontent plusieurs décennies en arrière.
Corruption, rente, concentration du pouvoir, rôle des services de renseignement et poids de l’institution militaire forment les principaux fils de leur démonstration. Les auteurs croisent témoignages, déclarations d’avocats, militants, journalistes et universitaires pour reconstituer les mécanismes d’un système qu’ils analysent notamment à travers « la primauté du militaire sur le politique et le civil ».
Le DRS dirigé par le général major Toufik Mediene est présenté comme « le véritable “Think tank de l’Algérie en matière de sécurité” ». Le professeur Madjid Benchikh résume cette logique par une formule particulièrement lourde : « Tout est contrôlé derrière un rideau noir où se cache l’État profond ».
Ces affirmations constituent des éléments de la démonstration des auteurs et doivent être lues comme tels. Une lecture journalistique rigoureuse impose de distinguer les faits documentés des témoignages et des interprétations politiques.
Le 10 février 2019 marque ensuite un premier basculement. La présentation publique d’un Abdelaziz Bouteflika absent de la scène politique provoque une onde de choc. Les auteurs parlent de « l’humiliation de trop ».
Le 22 février, des millions d’Algériens descendent dans les rues pour dire non au cinquième mandat. « Djaych chaâb khawa khawa » accompagne les premières manifestations. Mais derrière cette mobilisation populaire, Kamel Lakhdar Chaouche et Linda Soummam s’intéressent surtout à la bataille qui se joue au sommet.
Saïd Bouteflika est présenté comme « la véritable façade civile du pouvoir », tandis qu’Ahmed Gaïd Salah devient, sous la plume des auteurs, « l’incarnation du vrai pouvoir en Algérie ».
La réunion de mars 2019 entre Toufik, Saïd Bouteflika et Louisa Hanoune occupe une place importante dans leur reconstruction. Les auteurs l’interprètent comme une occasion pour Gaïd Salah de reprendre l’initiative.
La suite est celle d’une reprise en main progressive : arrestations de généraux, de ministres et d’hommes d’affaires, activation de l’article 102, installation d’Abdelkader Bensalah et fermeture de l’espace politique.
Les auteurs considèrent que Bensalah « n’avait aucune légitimité constitutionnelle » et estiment que les propositions de transition venues de la société civile ont été « totalement ignorées par le Haut Commandement militaire ».
La question qui traverse cette partie est alors celle-ci : le Hirak a-t-il changé le système ou seulement provoqué une nouvelle redistribution des cartes à l’intérieur de celui-ci ?
Après l’espoir, le retour des années de plomb
C’est dans les pages consacrées à la période 2019-2022 que le livre prend une tonalité particulièrement sombre.
Les auteurs rassemblent des témoignages de militants, de journalistes et d’avocats pour décrire les arrestations, les poursuites judiciaires, la surveillance et les pressions exercées contre ceux qui continuent à porter les revendications du Hirak.
Les pages 202 à 214 constituent à cet égard l’un des dossiers les plus lourds de l’ouvrage. Le livre y rapporte des accusations de violences physiques, de torture, d’humiliation et de mauvais traitements en détention.
Le cas de Sami Dernouni, militant présenté comme originaire de Batna, figure parmi ces témoignages. Dans le récit rapporté par les auteurs, il affirme avoir été « déshabillé, frappé et torturé avec le pistolet électrique ». Son avocat dénonce de son côté un dossier d’instruction « rempli de violations ».
Le cas de Dernouni est rapproché d’autres témoignages. Walid Nekkiche, étudiant arrêté en novembre 2019, affirme lors de son procès avoir subi des violences physiques et sexuelles et soutient que certaines déclarations ont été obtenues sous la torture.
Le cas de Saïd Chetouane, mineur au moment des faits rapportés, est également évoqué. Son récit avait suscité une forte émotion et conduit à l’annonce d’une enquête.
Les auteurs décrivent encore différentes formes de pression : isolement, humiliation, déshabillage, violences et décharges électriques.
Le journaliste Mustapha Bendjemaa affirme ainsi : « Ils m’ont obligé à me déshabiller » et évoque un interrogatoire de 19 heures.
Karim Tabbou permet aux auteurs d’aborder la question de l’isolement carcéral. Ils parlent de « torture blanche », destinée, selon leur interprétation, à désorienter psychologiquement le détenu et à perturber ses repères.
L’accumulation de ces témoignages constitue l’un des points forts de l’ouvrage. Mais elle impose aussi une règle essentielle : un témoignage doit rester présenté comme un témoignage. Une accusation ne devient pas automatiquement une vérité judiciaire.
La question de la presse prolonge ce chapitre. Les cas de Khaled Drareni et d’Ihsane El Kadi sont évoqués comme les symboles d’une liberté de la presse à nouveau fragilisée. Le premier a, depuis, rejoint la télévision publique Alg24, et le second a repris son site d’information. Mohamed Mouloudj, journaliste et ancien détenu d’opinion, résume la situation : « L’information est toujours fermée. La censure ou plutôt l’autocensure est toujours de mise ».
Le livre décrit ainsi un climat où arrestations, poursuites judiciaires et pressions sur les médias produisent un effet d’intimidation qui dépasse les seuls journalistes directement poursuivis.
Deux décès en détention viennent encore assombrir le tableau. Ramzi Yettou, 23 ans, meurt en avril 2019. Le livre rapporte des témoignages recueillis par Amnesty International mettant en cause les conditions dans lesquelles il aurait été pris en charge après son arrestation. En avril 2022, Hakim Debbazi, 55 ans, décède à son tour en « détention provisoire ».
Les auteurs inscrivent ces affaires dans une interrogation plus large sur les conditions de détention et la question de l’impunité.
Diaspora, Rachad, MAK, Kabylie : les autres fractures du Hirak
L’un des chapitres les plus intéressants est consacré à la diaspora. Les auteurs évoquent six à sept millions d’Algériens établis à l’étranger, dont quelque 600 000 cadres. Pendant le Hirak, cette communauté devient un relais international de la mobilisation.
À Paris, la Place de la République accueille les rassemblements. La diaspora contribue à diffuser les images du mouvement, à porter ses revendications et à maintenir une pression internationale.
Karim Tabbou lui rend hommage : « Vous avez été nos témoins, et les amplificateurs du combat ».
Les auteurs posent également une question économique : « Pourquoi n’a-t-on rien entrepris pour attirer cette manne ? » Le chapitre élargit ainsi le regard sur le Hirak, en montrant que le mouvement s’est également joué au-delà des frontières nationales.
Mais la diaspora apparaît aussi, dans les pages consacrées à l’après-Hirak, comme un nouvel espace de confrontation politique. Le livre aborde les rapports entre mouvements d’opposition, islamisme politique, réseaux militants et services de renseignement.
Le mouvement islamiste Rachad et les indépendantistes du MAK sont notamment cités comme deux organisations que les auteurs associent aux recompositions et aux affrontements politiques autour du Hirak. Le livre rapporte les accusations portées par les autorités algériennes contre ces mouvements et revient sur leur classement comme organisations « terroristes ».
Concernant Rachad, l’ouvrage évoque les activités politiques menées depuis l’étranger et rapporte notamment la position de Nazim Taleb, présenté comme membre de son exécutif. Celui-ci reconnaît des dons provenant de citoyens algériens, tout en contestant l’existence d’une ingérence étrangère.
Le livre rapporte également des critiques visant l’utilisation de la religion dans le discours politique de Rachad, ainsi que les inquiétudes exprimées autour de l’influence de mouvements islamistes dans certains réseaux de la diaspora.
Le MAK apparaît dans un autre registre, celui de la question identitaire et de la Kabylie. Son classement par les autorités algériennes comme organisation « terroriste » intervient dans une période de fortes tensions autour de la question kabyle.
Sur ces sujets particulièrement sensibles, la distinction entre faits, accusations et interprétations est indispensable. Le classement officiel d’une organisation relève d’une décision des autorités ; les accusations d’infiltration, de manipulation ou d’instrumentalisation du Hirak doivent rester attribuées à ceux qui les formulent.
Le livre présente ainsi une diaspora prise entre plusieurs forces : mobilisation citoyenne, opposition politique, courants idéologiques, influence religieuse et surveillance des services de sécurité.
L’été 2021 ouvre une nouvelle séquence dramatique. Après une crise sanitaire marquée par les pénuries d’oxygène dans les hôpitaux, les incendies ravagent plusieurs régions du pays, particulièrement la Kabylie. Les auteurs évoquent 526 maisons touchées et 79 morts.
Puis survient le drame de Djamel Bensmaïl. Le 11 août, ce jeune homme venu de Médéa pour aider les populations touchées par les incendies est lynché et brûlé vif à Larbaâ Nath Irathen. Les circonstances de son assassinat devant le commissariat ne sont pas complètement élucidées. En attendant, 48 jeunes de cette région sont condamnés à mort à l’issue d’une enquête et d’un procès que la défense estime bâclés.
Le livre rapporte les déclarations de plusieurs avocats. Me Ghadi Aziz affirme que l’assassinat « a été commis sous les regards des policiers ». Me Rahmoune parle, lui, d’une « grossière manipulation » visant à « créer un ennemi intérieur ».
Ces déclarations sont graves et doivent rester attribuées à leurs auteurs. Elles constituent des accusations et des interprétations dont la portée doit être appréciée à la lumière des éléments judiciaires disponibles.
Pour Chaouche et Soummam, l’affaire révèle surtout le danger d’une instrumentalisation de la fracture identitaire. Au lendemain du drame, un autre cri surgit : « Les Kabyles sont nos frères ». Pour les auteurs, cette réaction constitue l’une des images les plus fortes de leur enquête : malgré les fractures, une partie de la population refuse que la Kabylie soit transformée en ennemi intérieur.
Une révolution entre espoir et désillusion
C’est dans les dernières pages que Kamel Lakhdar Chaouche et Linda Soummam formulent leur diagnostic. « Les militaires principalement… faisant du peuple la principale victime collatérale », écrivent-ils.
Inflation, chômage, insécurité et « absence de liberté » nourrissent, selon eux, une frustration profonde. Pour une partie de la jeunesse, la harga demeure le symbole d’un pays incapable d’offrir des perspectives.
L’avertissement final est explicite : sans véritable espace politique, « l’expression politique tendra à être plus radicale, voire violente ».
Le constat est sombre, mais il prolonge logiquement la thèse développée tout au long de l’ouvrage : une mobilisation populaire peut être contenue, ses figures arrêtées et son espace politique réduit sans que les revendications qui l’ont fait naître disparaissent pour autant.
Au fond, La Guerre des Clans ne raconte donc pas uniquement le Hirak. Il cherche à comprendre pourquoi il est né, ce qu’il a bouleversé, ce qu’il n’a pas réussi à changer et comment le pouvoir a repris la main.
Le mérite de Kamel Lakhdar Chaouche et Linda Soummam est d’avoir relié des séquences que l’on étudie trop souvent séparément : la décennie noire, les années Bouteflika, les luttes de clans au sommet, le soulèvement populaire de 2019, la période Tebboune, la répression, la diaspora, Rachad, le MAK et la crise en Kabylie.
L’ouvrage est engagé. Il assume un regard politique. Il avance une lecture forte des rapports de pouvoir. Mais sa matière première reste celle du journalisme : des noms, des dates, des témoignages, des déclarations, des chronologies et des récits individuels.
Il appartient ensuite au lecteur de distinguer ce qui est établi de ce qui est allégué, ce qui est documenté de ce qui relève de l’interprétation.
La phrase qui résume l’amertume des auteurs est celle-ci : « La révolution de février 2019 qui a suscité tant d’espoir se meurt ».
Reste une question, peut-être plus importante encore que leur conclusion : le Hirak est-il réellement mort ou ses aspirations ont-elles simplement quitté la rue pour entrer dans la mémoire politique de l’Algérie ?
« La guerre des clans » ne prétend pas apporter une réponse définitive. Il laisse plutôt derrière lui un dossier ouvert sur une période qui continue de peser sur l’Algérie contemporaine. Et c’est sans doute là sa principale force : faire du Hirak non pas une histoire refermée, mais une question toujours en suspens.
Ali Ouchen
« Algérie : la guerre des clans », de Kamel Lakhdar Chaouche et Linda Soummam, VA Éditions, 2022.
A propos
Kamel Lakhdar Chaouche
Journaliste d’investigation, membre actif du mouvement estudiantin et militant des droits de l’homme. Les péripéties de sa vie professionnelle l’ont conduit au cœur des événements les plus marquants de l’après-guerre civile. Après quinze ans de carrière dans la presse algérienne francophone, il a publié des centaines de dossiers, d’analyses, d’entretiens, d’enquêtes et de reportages de terrain. Il est un témoin privilégié d’une histoire algérienne tourmentée.
Linda Soummam
Passionnée de sciences sociales, de politique et de droit. Active dans la société civile et membre de plusieurs think-tanks partageant ces mêmes passions.