A l’occasion de la toute réconciliation esquissée entre Bamako et Alger, un moment potentiellement décisif pour les développements de la grave crise sécuritaire qui secoue le Sahel central, Mondafrique a interviewé Michael Ayari, l’un des auteurs d’un rapport d’International Crisis Group sur les relations entre les deux voisins. Ce rapport analyse la détérioration depuis 2023 des relations entre les deux pays à la faveur « du tournant souverainiste de Bamako et de son offensive contre les séparatistes du nord. » Nous publions en trois parties cette longue interview qui revient sur l’histoire des relations algéro-maliennes dans le chaudron sahélien. Ce premier chapitre est consacré aux contours de la normalisation annoncée en juillet.
Un entretien avec Nathalie Prévost
La normalisation « constitue un événement important en soi »
Mondafrique : Le Mali et l’Algérie viennent de reprendre des relations diplomatiques « normales » après trois ans de brouille sévère. Comment interprétez-vous ce rapprochement ?
Michael Ayari : Je crois qu’il faut d’abord souligner le caractère exceptionnel de ce rapprochement. La crise ouverte entre Alger et Bamako depuis fin 2023 a constitué la plus grave dégradation des relations bilatérales depuis les indépendances. Les deux pays ont rappelé leurs ambassadeurs, fermé leurs espaces aériens, suspendu plusieurs mécanismes de coopération et porté leurs différends jusque devant les Nations unies. Même lors des précédentes rébellions touareg des années 1990, de 2006 ou de 2012, les désaccords n’avaient jamais atteint un tel niveau. Le fait que les deux capitales décident aujourd’hui de rétablir des relations diplomatiques normales constitue donc un événement important en soi.
Pour comprendre ce rapprochement, il faut revenir aux causes de la crise. Depuis le double coup d’État de 2020-2021, les autorités maliennes ont fait du souverainisme le principe central de leur politique. Elles ont progressivement remis en cause toute l’architecture internationale construite après 2012 en réclamant le départ de Barkhane et de la Minusma, en dénonçant l’accord d’Alger de 2015 et en rejetant le rôle traditionnel de médiateur joué par l’Algérie. À l’inverse, l’Algérie est restée attachée à une approche reposant sur la médiation et le dialogue politique. Pour Alger, la gestion de la question touarègue n’est pas seulement un dossier diplomatique ; c’est un instrument de sécurité nationale. Les autorités algériennes craignent depuis les années 1960 qu’une déstabilisation durable du nord du Mali ne favorise la constitution d’un espace insurrectionnel capable de déborder vers leur propre sud.
La véritable nouveauté aujourd’hui est que cette confrontation est devenue coûteuse pour les deux parties. Pour Bamako, la stratégie exclusivement militaire a abouti à des gains importants, notamment la reprise de Kidal fin 2023, mais elle n’a pas permis de stabiliser durablement le nord. Les attaques coordonnées d’avril 2026 ont montré que le conflit entrait, au contraire, dans une nouvelle phase beaucoup plus dangereuse. Pour Alger, la rupture diplomatique a également produit des effets négatifs. Elle a affaibli les mécanismes de coopération frontalière au moment même où la menace sécuritaire augmentait. La frontière algéro-malienne est longue de près de 1 400 kilomètres ; faute de dialogue, chaque incident militaire comporte un risque d’escalade. L’affaire du drone abattu en avril 2025 l’a démontré.
À mon sens, c’est donc avant tout cette convergence d’intérêts sécuritaires qui explique la reprise du dialogue. Les deux capitales ont compris que la poursuite de la crise bilatérale profitait essentiellement aux acteurs armés présents dans le nord du Mali.
La Russie n’est pas « le véritable architecte du rapprochement »
Mondafrique : Doit-on ce tout récent virage diplomatique à la pression russe ?
M. A. : Les sources dont nous disposons ne permettent pas d’affirmer que Moscou aurait imposé ce rapprochement. La Russie est incontournable, certes, mais nous ne pensons pas qu’elle est le véritable architecte du rapprochement.
Comme je l’ai dit, le facteur décisif me semble être l’évolution du conflit lui-même. Aucun acteur n’a véritablement atteint ses objectifs. Le rapprochement actuel traduit moins un changement d’alliance qu’une prise de conscience partagée : la poursuite de la confrontation diplomatique devenait contre-productive pour tous.
Mondafrique : Cette inflexion annonce-t-elle un tournant dans la gestion de la crise par Bamako, confronté à des assauts toujours plus sévères ? Doit-on s’attendre à une reprise du dialogue politique malien qui serait parrainé par Alger ?
M. A. : Je serais prudent avant de parler de tournant. Ce que nous observons aujourd’hui est d’abord un changement de contexte, pas encore un changement de stratégie.
Cela signifie-t-il qu’on va revenir au dialogue ? Je ne m’attends pas à un retour pur et simple au processus de 2015. D’abord parce qu’il est politiquement mort aux yeux des autorités maliennes puisque devenu le symbole d’une forme de tutelle internationale. Mais cela ne signifie pas qu’aucune forme de dialogue ne puisse renaître. Notre rapport souligne qu’après la sécurisation progressive de la frontière, Alger et Bamako devront travailler à recréer un cadre de règlement politique associant l’ensemble des acteurs du conflit. Ce ne sera probablement pas une médiation identique à celle de 2015. En 2015, l’Algérie apparaissait comme le médiateur principal. Aujourd’hui, si un dialogue devait reprendre, il serait sans doute beaucoup plus africain, partagé avec d’autres acteurs de la région et surtout, présenté par Bamako comme un processus décidé par les Maliens eux-mêmes.
Quel rôle pour Alger ? Là encore, je pense qu’il faut distinguer le souhait d’Alger de ce qui est politiquement possible. La médiation algérienne a fini par être perçue à Bamako comme une forme d’ingérence. Si l’Algérie veut retrouver une influence, elle devra probablement se faire plus discrète.
Touaregs d’Algérie (Photo Piechris / Flickr 2007).
« L’Algérie n’a jamais été neutre »
Mondafrique : L’Algérie va-t-elle chercher à adopter une position plus « neutre » dans le conflit du nord malien ?
M. A. : Qu’entend-on par « neutre » ? L’Algérie n’a jamais été neutre au sens où elle serait indifférente au résultat du conflit. Elle a toujours défendu plusieurs lignes rouges constantes : préserver l’intégrité territoriale du Mali ; empêcher la création d’un État indépendant au nord ; éviter la constitution d’un sanctuaire djihadiste aux portes de son territoire ; maintenir une capacité de dialogue avec les différents acteurs influents du nord.
Ces constantes remontent bien avant la crise actuelle. Elles expliquent la continuité remarquable de la politique algérienne depuis les années 1990. En revanche, il est possible qu’Alger cherche à renouer avec une posture de neutralité plus pragmatique. Continuer à parler avec différents acteurs — autorités maliennes, notabilités du nord, anciens groupes signataires —mais en veillant à ne pas apparaître comme soutenant l’un contre l’autre. Cette évolution serait d’ailleurs logique après les accusations extrêmement fortes formulées par Bamako ces dernières temps.
Il y a un autre facteur d’évolution : la crise actuelle ne peut sans doute plus être résolue uniquement par des arrangements entre Bamako et les anciens groupes signataires de l’accord d’Alger. Car depuis dix ans, le paysage armé a profondément changé. Le FLA n’est plus la CMA de 2015. Le JNIM, qui n’était pas à la table des accords d’Alger, est beaucoup plus puissant qu’hier. Les équilibres communautaires ont évolué. Les partenaires extérieurs sont beaucoup plus nombreux. En conséquence, un nouveau dialogue devra tenir compte d’une réalité beaucoup plus complexe que celle de 2015. Le conflit s’est recomposé et l’alliance tactique entre le FLA et le JNIM brouille désormais les frontières entre insurrection séparatiste et insurrection djihadiste, ce qui rend toute solution politique plus difficile mais aussi plus nécessaire.
« L’enjeu premier pour Alger, c’est sa sécurité »
Mondafrique : Quel est l’enjeu de la crise malienne pour Alger ? Risque de contagion d’un « séparatisme touareg », du djihadisme hérité du GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) ou, plus simplement, volonté d’être reconnu à une place éminente dans son arrière-cour de l’Azawad ?
M.A.: Je dirais que ces trois dimensions existent, mais qu’elles ne sont pas au même niveau. L’enjeu premier pour Alger n’est ni le prestige diplomatique ni la compétition d’influence. C’est d’abord sa propre sécurité. L’Algérie partage près de 1 400 kilomètres de frontière avec le Mali, au cœur d’un espace désertique très difficile à contrôler, qui est historiquement parcouru par des populations touareg et maures dont les liens familiaux, économiques et culturels précèdent largement la création des États contemporains. Ce qui se passe dans le nord du Mali ne reste donc jamais totalement au Mali.
L’Algérie ne craint pas tellement qu’un « Azawad indépendant » vienne revendiquer directement une partie de son territoire : les mouvements touareg maliens ont toujours inscrit leurs revendications dans le cadre du nord du Mali. Ce que redoute Alger est plutôt la constitution d’une dynamique politique transfrontalière reliant les Touareg du Mali, du Niger, de Libye et d’Algérie autour d’une même revendication identitaire. Cette crainte est atavique et remonte aux indépendances. Elle explique pourquoi l’Algérie a soutenu Bamako en 1963 avant de privilégier, à partir des années 1990, une médiation destinée à canaliser les revendications touarègues vers davantage d’autonomie plutôt que vers l’indépendance. Autrement dit, contrairement à une idée répandue, Alger n’a jamais soutenu le projet indépendantiste de l’Azawad. Au contraire, sa ligne constante consiste à préserver l’intégrité territoriale du Mali.
Il y a également la menace djihadiste, devenue encore plus importante que la question séparatiste. Il ne faut pas oublier que l’Algérie a vécu une guerre civile extrêmement meurtrière dans les années 1990.
Lorsque l’armée algérienne a progressivement repris le dessus sur les groupes islamistes, une partie de leurs combattants s’est déplacée vers le sud, dans les espaces saharo-sahéliens. C’est notamment le cas du GSPC, qui s’est ensuite transformé en AQMI. Dans la perception algérienne, la stabilité du nord du Mali constitue une forme de profondeur stratégique. Chaque dégradation de la situation sécuritaire au Mali est perçue à Alger comme une menace potentielle pour son propre sud. D’ailleurs, plusieurs épisodes ont profondément marqué les responsables algériens. Je pense notamment à la prise d’otages du consulat de Gao en 2012 puis surtout à l’attaque d’In Amenas en janvier 2013. Les assaillants provenaient directement de la zone sahélienne.
Il existe ensuite une dimension diplomatique. L’Algérie considère historiquement que le Sahel fait partie de son environnement stratégique immédiat, mieux, de son espace vital. Elle a bâti une partie de sa politique étrangère autour de la médiation régionale. Ce rôle lui permet à la fois d’assurer sa sécurité, de limiter l’intervention d’acteurs extérieurs et d’affirmer son statut de puissance régionale.
Une capacité d’influence « érodée »
Mondafrique : Les rivalités extérieures compliquent-elles la situation ?
M. A. : Ce qui a profondément changé depuis quelques années, c’est que cet espace n’est plus structuré uniquement par les relations entre Alger et Bamako. Le nord du Mali est désormais devenu une arène où interviennent de nombreux acteurs extérieurs, y compris les Occidentaux qui tentent de reprendre pied. La Russie est le principal partenaire sécuritaire du Mali. La Turquie fournit une partie importante des équipements militaires. Le Maroc développe rapidement son influence diplomatique et économique auprès des pays de l’AES. Les Émirats arabes unis sont également de plus en plus présents.
Du point de vue algérien, cette multiplication des acteurs réduit mécaniquement sa capacité d’influence. Je pense que c’est aussi ce qui explique la volonté actuelle d’Alger de renouer le dialogue avec Bamako pour ne pas se faire « doubler » par d’autres.
Abdelmadjid Tebboune, à gauche, en visite d’État en Russie, juin 2023 (Photo Sputnik).
Mondafrique : Comment analysez-vous la relation algéro-russe à la lumière des événements du Mali qui ont placé les deux alliés historiques à front renversé ?
M. A. : Le Mali est probablement le premier dossier africain où les intérêts algériens et russes se sont retrouvés aussi ouvertement en tension. Pendant longtemps, la relation entre Alger et Moscou reposait sur une convergence relativement simple : l’Algérie est l’un des plus anciens partenaires en Afrique de la Russie – auparavant de l’Union soviétique. Les liens et les coopérations militaires sont anciens et importants, les deux pays défendent une conception assez proche de la souveraineté des États et se montrent généralement méfiants vis-à-vis des interventions occidentales.
Mais le Mali a introduit une nouveauté. Depuis 2021, la Russie est devenue le principal partenaire sécuritaire de Bamako. Son soutien militaire s’est traduit par le déploiement de Wagner, puis de l’Africa Corps, et par un accompagnement très étroit de l’offensive lancée contre les groupes armés du nord. Cette stratégie est essentiellement fondée sur la restauration de l’autorité de l’État par la force.
Or c’est précisément là que les approches divergent. La Russie raisonne avant tout en termes de contre-insurrection. Son objectif est de permettre à l’État malien de reprendre le contrôle de son territoire. L’Algérie partage cet objectif mais pas la conviction qui repose sur la seule réponse militaire. Depuis plus de trente ans, Alger défend une approche reposant sur un équilibre entre pression militaire et négociation politique. C’est cette logique qui sous-tend les différentes médiations algériennes, depuis Tamanrasset jusqu’à l’accord de 2015. Autrement dit, les deux pays poursuivent un même objectif mais ils ne proposent plus la même méthode.
La Russie, « principal allié militaire de l’Algérie«
Le paradoxe est que la Russie est aujourd’hui le principal allié militaire d’un gouvernement qui a précisément dénoncé le principal héritage diplomatique de l’Algérie, à savoir l’accord d’Alger. Pendant plusieurs années, Moscou a donc accompagné une stratégie qui allait objectivement à l’encontre de l’approche défendue par Alger. Aux yeux de l’Algérie, l’implication russe, comme celle de la Turquie, a contribué à prolonger une réponse essentiellement militaire.
Cela signifie-t-il une crise entre Alger et Moscou ? Je ne le crois pas. L’Algérie n’a jamais cherché à transformer ce désaccord en affrontement diplomatique avec la Russie. Au contraire, Alger considère la Russie comme une partie de la solution autant qu’une partie du problème. Je pense que cela traduit une caractéristique constante de la diplomatie algérienne : préserver son autonomie. L’Algérie ne souhaite pas avoir à choisir entre son partenariat stratégique avec la Russie et sa propre lecture du dossier malien.
Cela ne signifie pas qu’il n’existe aucune tension. D’abord, Alger s’inquiète des opérations conduites par Wagner puis par l’Africa Corps près de sa frontière. Les autorités algériennes craignent que cette militarisation du nord du Mali n’augmente le risque d’incidents transfrontaliers. Ensuite, plusieurs interlocuteurs algériens interrogés pendant la préparation du rapport estiment que les exactions attribuées aux partenaires russes alimentent les dynamiques de radicalisation. Enfin, certains responsables algériens craignent qu’une victoire exclusivement militaire ne laisse irrésolues les causes politiques du conflit et ne conduise à une nouvelle rébellion dans l’avenir.
Pourquoi la Russie accepte-t-elle finalement la détente ? Je pense que les intérêts russes ont eux aussi évolué. Pour Moscou, une crise ouverte entre Alger et Bamako n’était pas souhaitable. La Russie entretient des relations stratégiques avec les deux pays. Une confrontation durable entre ses deux principaux partenaires nord-africain et sahélien compliquait sa propre politique régionale. C’est pourquoi il est plausible que Moscou ait encouragé la normalisation. Mais je serais prudent avant de parler d’une pression russe. Les documents montrent surtout que le rapprochement répond d’abord aux intérêts convergents de Bamako et d’Alger.
Je dirais finalement que le Mali révèle une évolution plus générale. Pendant longtemps, la relation algéro-russe reposait essentiellement sur des convergences géopolitiques. Aujourd’hui, elle devient une relation entre deux partenaires capables d’avoir des désaccords importants tout en continuant à coopérer. Ce n’est donc pas une rupture. C’est une relation plus complexe. L’Algérie est elle-même un État dont la doctrine sécuritaire est très robuste et qui a toujours privilégié une lutte ferme contre les groupes djihadistes sur son propre territoire. La différence est ailleurs. L’expérience de la guerre civile des années 1990 a conduit Alger à considérer que la victoire militaire, à elle seule, ne produit pas une paix durable. C’est probablement la principale ligne de divergence avec l’approche que la Russie a soutenue au Mali depuis 2021. Cette distinction me paraît plus fidèle aux sources et plus convaincante analytiquement.
Le Niger « a joué un rôle important »
Mondafrique : Pensez-vous que la bonne relation entretenue par Alger avec Niamey, l’allié de Bamako au sein de l’AES, a pu jouer un rôle dans le réchauffement algéro-malien ?
M. A. : Je pense effectivement que le Niger a probablement joué un rôle discret mais important dans le réchauffement des relations entre Alger et Bamako. D’abord parce que le Niger est aujourd’hui dans une position singulière. C’est à la fois un membre fondateur de l’Alliance des États du Sahel avec le Mali et le Burkina Faso, mais aussi le pays de l’AES qui entretient les relations les moins conflictuelles avec l’Algérie.
Contrairement au Mali, Niamey n’a jamais connu de rupture diplomatique comparable avec Alger. Les deux pays partagent une longue frontière, coopèrent depuis longtemps sur les questions sécuritaires et migratoires, et leurs intérêts convergent largement sur la stabilité du Sahara central. Cette relation est ancienne et dépasse largement le contexte actuel. Ensuite, le Niger est directement concerné par la détérioration des relations algéro-maliennes. Une crise durable entre Alger et Bamako fragilise toute la bande sahélo-saharienne, complique les échanges sécuritaires, favorise les mouvements des groupes armés et augmente les risques d’incidents frontaliers.
Mondafrique : Le 27 juillet, le Président algérien Abdelmadjid Tebboune a affirmé que la crise entre Alger et Bamako n’était pas due à une volonté d’ingérence de l’Algérie, mais à des manœuvres visant à éloigner le Mali de son voisin algérien. Selon lui, « certaines parties ont convaincu les autorités maliennes que la médiation d’Alger constituait une ingérence dans leurs affaires intérieures, avec pour objectif d’isoler Bamako de son environnement régional et de l’exposer davantage à des influences extérieures ». Qui vise-t-il ici, selon vous ? La France ? Le Maroc ? Les EAU ?
M.A. : Il faut être prudent lorsqu’on cherche à identifier les « parties » auxquelles le président Tebboune faisait référence. Son propos est d’abord politique. Il cherche à défendre une idée simple : selon lui, la crise entre Alger et Bamako ne résulte pas d’un désaccord fondamental entre les deux voisins mais d’une instrumentalisation extérieure. Cette lecture correspond assez bien à la perception que l’on retrouve chez plusieurs responsables algériens interrogés dans le rapport. S’il fallait identifier l’acteur le plus directement visé à partir des éléments du rapport, je dirais que c’est probablement le Maroc. Le rapport montre, en effet, que les responsables algériens perçoivent depuis plusieurs années une montée en puissance de l’influence marocaine au Sahel : développement des relations politiques entre Rabat et les pays de l’AES ; initiatives économiques marocaines ; initiative d’accès des pays sahéliens à l’Atlantique ; et surtout rapprochement diplomatique entre Bamako et Rabat sur la question du Sahara occidental.
Nous estimons d’ailleurs que certaines déclarations maliennes, notamment lorsqu’elles évoquent le MAK ou reprennent certains arguments habituellement utilisés par Rabat contre Alger, ont été interprétées à Alger comme une forme de « marocanisation » du discours malien. Cette expression apparaît explicitement dans le rapport.
Les Émirats constituent un deuxième candidat possible. Notre étude consacre un développement à ce qu’il appelle un possible axe Maroc-Émirats au Sahel. Les autorités algériennes observent avec attention le développement des investissements et de l’influence émiratie. Mais je serais prudent ; les Émirats jouent surtout un rôle économique et diplomatique. Ils sont moins directement associés, dans les sources, à la dégradation des relations entre Alger et Bamako que ne l’est le Maroc. Je serais encore plus prudent concernant la France. Il est évident que le discours souverainiste malien s’est largement construit contre Paris. Mais justement, la France n’est plus aujourd’hui l’acteur dominant au Mali. Le départ de Barkhane puis de la Minusma a profondément réduit son influence. Paradoxalement, les intérêts français et algériens convergent aujourd’hui davantage qu’ils ne s’opposent : tous deux constatent les limites d’une solution exclusivement militaire.
En réalité, le message de Tebboune est large. Il cherche surtout à faire passer un message stratégique. Il veut dire que le Sahel est devenu un espace de compétition internationale. Dans cette compétition, l’Algérie estime que sa propre influence s’est réduite. Lorsqu’il parle « d’influences extérieures », il ne désigne probablement pas un seul pays mais une dynamique générale.
À suivre (2/3) : Alger et les groupes armés maliens, l’aventure ambiguë.
Michael Ayari a travaillé en tant que chercheur associé pour l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (IREMAM). Il est docteur en sciences politiques diplômé de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence et il est spécialiste des mouvements politiques au Maghreb. Il est analyste senior d’International Crisis Group pour l’Algérie et la Tunisie.


