En 1959, Abdelhamid avait 16 ans et 10 mois. Son père, ancien combattant de l’armée de Lattre a notamment participé à la bataille de Monte Cassino, est mal vu par le Front de libération national (FLN) algérien qui le soupçonne de sympathie pour le colonisateur français. La situation se tend et un matin, « j’étais à 200 m de là où cela s’est passé. Il était avec deux de mes frères. J’ai entendu les coups de feu… »
À 84 ans, la voix du Spinalien se brise quand il évoque cet « assassina t». Il se souvient sa rage de l’époque : « Deux mois plus tard, l’armée m’a proposé de m’engager, je n’ai pas réfléchi trois secondes. » Direction Batna, dans le Nord Est algérien : il endosse l’uniforme au 50e régiment d’infanterie. Il le portera pendant 15 ans.
Une guerre « gagnée sur le terrain »
Abdelhamid n’est pas un harki au sens propre, il fut soldat de métier avant de poursuivre une carrière dans le bâtiment en France. Mais quand il parle des supplétifs, le destin commun qu’il se sent avec eux, le pousse toujours à dire « nous ». De ces 15 ans sous les drapeaux, il se souvient particulièrement des trois passées à participer à une guerre qu’il n’avait évidemment pas voulue : « Ce que je voulais, c’est me venger, c’est normal. Aujourd’hui encore, si je croisais ceux qui ont fait ça, j’aurais envie de les manger ! », dit-il avec un calme qui tranche avec la force du propos. Trois ans de guerre qui l’ont marqué à vie : « Ce n’est pas tant la dureté des combats. En fait, à partir du moment où il y a eu suffisamment d’algérien dans les rangs de l’armée française, supplétif ou non ; des gars qui connaissaient le terrain, qui étaient chez eux, cela a été moins difficile. » L’octogénaire ne comprend d’ailleurs toujours pas pourquoi un conflit qu’il estime avoir « gagné sur le terrain », a été perdu par la faute du politique. Une incompréhension toujours pas dépassée aujourd’hui : « Je n’en veux pas à la France d’avoir abandonné. Mais à ceux qui la gouvernaient alors, je ne dis pas merci ! ».
« Je n’ai pas à me plaindre »
Pourtant Abdelhamid ne peut pas se plaindre des conditions dans lesquelles il a été rapparié, il en est conscient : « Un jour de mars 1962, le colonel a réuni tous les Algériens du régiment et il nous a donné le choix : prendre quelques mois de solde et casser notre contrat ou accepter une affectation en France ». Pour lui, ce sera Épinal et le 7e régiment de tirailleurs algériens (RTA) où il passera le reste de son temps d’armée. Une chance ? « Par rapport à ceux qui sont passés par les camps , après avoir dû se sauver où à ceux qui ont été tués après 1962, c’est sûr, je n’ai pas à me plaindre… »
En Algérie, où il a eu la chance de pouvoir retourner de temps en temps, il a laissé sa mère : « Je lui ai demandé de venir avec moi. Elle m’a dit qu’elle préférait mourir là-bas… » Depuis, l’homme a pu accueillir sa mère au sein du foyer qu’il a bâti à Épinal, où il est revenu après que sa seconde carrière professionnelle. Mais celle-ci est toujours retournée au pays… Il comprend mais celui pour qui la double nationalité n’est pas une option maintient : « Pour nous les harkis, la guerre ne sera jamais vraiment terminée ».