Après plusieurs années d’incertitudes, l’Algérie et le Niger remettent au goût du jour l’un des projets énergétiques les plus ambitieux d’Afrique : le gazoduc transsaharien. Cette relance se fait sur un fond plus large de rapprochement diplomatique et économique entre les deux pays après une période de tensions régionales. Lors de la visite à Alger du chef de la junte nigérienne, le général Abdourahmanne Tiani, les 15 et 16 février, les parties ont ainsi acté un accord sur plusieurs axes de coopération bilatérale.
Prévu juste après le mois de Ramadan (17 février au 19 mars approximativement), signe d’une volonté d’accélération concrète après une longue attente, le lancement de la construction du tronçon traversant le Niger annonce un tournant dans le partenariat énergétique entre Niamey et Alger. Au-delà du projet d’infrastructure, les discussions ont aussi porté sur le renforcement de la coopération entre entreprises publiques, le transfert de compétences et l’assistance technique.
Un mégaprojet africain aux ambitions européennes
Le gazoduc transsaharien, aussi appelé TSGP ou NIGAL, vise à transporter du gaz naturel du Nigeria jusqu’à l’Algérie via le Niger, avant une connexion aux réseaux alimentant l’Europe. Long de plus de 4 000 km et d’une capacité prévue d’environ 30 milliards de m³ par an, ce pipeline est conçu comme un levier de diversification énergétique pour le marché européen, dans un contexte de recomposition des approvisionnements gaziers. Le budget du projet est estimé à 13 milliards USD, soit environ 11 milliards d’euros.
Les premiers mémorandums d’entente datent du début des années 2000, mais la concrétisation a régulièrement été freinée par des défis sécuritaires dans le Sahel, des contraintes financières et des incertitudes géopolitiques. La relance de ce projet stratégique illustre un retour de volonté politique, dans un environnement énergétique mondial marqué par une compétition pour les routes d’exportation du gaz africain.
Pour l’Algérie, elle dépasse le seul volet infrastructurel, s’inscrivant dans une stratégie de consolidation de son statut de hub énergétique régional et de fournisseur clé pour la sécurité énergétique euro-méditerranéenne. En capitalisant sur ses infrastructures d’exportation déjà connectées à l’Europe, notamment via l’Italie et l’Espagne, Alger cherche à se positionner comme la porte d’entrée la plus directe du gaz nigérian vers les marchés européens, dans un contexte où l’UE cherche activement à diversifier ses sources d’approvisionnement.
Rivalités gazières
Cette relance survient toutefois dans un environnement concurrentiel, avec l’existence d’un projet alternatif porté par le Maroc, qui ambitionne lui aussi d’acheminer le gaz nigérian vers l’Europe à travers un gazoduc offshore de plus de 6 000 kilomètres longeant la façade ouest-africaine. Traversant une douzaine de pays et d’un coût estimé à environ 20 milliards USD (environ 16,9 milliards d’euros), ce corridor vise une capacité annuelle comparable, autour de 30 milliards de m³, avec un double objectif : alimenter les marchés ouest-africains en gaz, et, à terme, approvisionner l’Europe via le réseau marocain.
La création d’une société dédiée et l’intérêt manifesté par des bailleurs de fonds multilatéraux, dont la Banque européenne d’investissement (BEI) et la Banque islamique de développement (BID), témoignent d’une structuration progressive du projet, même si celui-ci reste plus coûteux et techniquement plus complexe. Dans ce jeu de rivalités économiques et énergétiques, l’avantage comparatif de l’Algérie repose sur l’existence d’un réseau gazier déjà opérationnel, reliant ses hubs à l’Europe et réduisant potentiellement les délais et les coûts d’acheminement.
Entre souveraineté énergétique et recompositions géopolitiques
Dans cette configuration, le Niger devient un maillon stratégique servant de canal terrestre entre le Nigeria, principal détenteur des réserves gazières, et l’Algérie, plateforme d’exportation vers le Vieux continent. Pour Niamey, les retombées attendues sont à la fois économiques, industrielles et géopolitiques. Le projet pourrait favoriser un transfert d’expertise technique, notamment via la coopération avec l’opérateur public algérien Sonatrach, tout en rapportant des recettes supplémentaires grâce aux droits de transit, et en offrant des perspectives de valorisation des ressources énergétiques nationales. Dans un contexte de reconfiguration économique et de recherche de nouvelles marges de souveraineté, une telle infrastructure représente également un levier de positionnement stratégique sur l’échiquier énergétique régional.
Au-delà de l’économie, la relance du TSGP entre dans le cadre d’une recomposition géopolitique plus large au Sahel et en Afrique de l’Ouest. Elle survient en effet alors que les équilibres régionaux évoluent, entre les dynamiques de l’Alliance des États du Sahel (AES) dont fait partie le Niger, les repositionnements de la CEDEAO à laquelle appartient le Nigeria, et les intérêts croisés de partenaires extérieurs, européens, russes, ou encore moyen-orientaux. Dans ce contexte, le gazoduc transsaharien redevient un instrument d’influence autant qu’un projet énergétique, remettant Alger au cœur de la compétition pour la diversification des routes d’exportation du gaz africain vers l’Europe.